Psychiatrie Nord


La patiente regardait par la fenêtre de sa chambre au neuvième étage les vastes étendues de la campagne qui entouraient l’hôpital.
Elle resta un long moment immobile. Elle m’avait entendu entrer, j’attendais patiemment derrière elle, qu’elle daigne m’accorder son attention, mon magnétophone sous le bras, mon carnet noir dépassait de la vaste poche de ma blouse blanche.
 « Car voyez-vous Prince Karim, je n’aurais pas dû écouter la Baronne de Rimplinchen. » Elle se retourna et s’assit dans l’unique fauteuil de la chambre. « Car c’était une garce » dit-elle avec une moue de dédain.
Je lui demandai : « Bonjour Madame, désirez-vous que nous poursuivions notre entretien ? Puis-je démarrer l’enregistrement ?
- Oui, vous savez qui je suis, naturellement ?
- La dame de la chambre 945.
- Pour vous je suis juste une patiente de plus.
- Je suis ici pour vous écouter Madame.
- Et m’enregistrer. Vous avez mon autorisation, naturellement. Vous allez publier cette série d’entretiens aux Editions de Minuit je crois, vous feriez bien. J’ai connu le père de Jérôme, l’éditeur actuel de « Minuit », son père Maître Raymond Lindon, premier avocat à la Cour de cassation, il avait défendu ma cause. Ah, quel bel homme c’était ! La Rimplinchen, c’était elle ! Tout manigancé, elle avait tout combiné. Mes biens, le château de mes parents… Là-bas, vous voyez ? »
Elle s’était redressée et s’éloigna vers la fenêtre montrant un point quelque part invisible derrière les ailes de l’hôpital.
« Vers le Pajottenland Madame ? » lui demandai-je. « A Gaasbeek ? » ajoutai-je.
« Mais oui, naturellement ! Ah, Prince Karim, où avez-vous donc la tête aujourd’hui ? Mon château, mon beau château de Gaasbeek… Volé ! J’ai été spoliée ! Saccagée, oui ! Violée ! Murée vive ! Torturée ! J’ai subi plus de choses que vous ne pouvez en imaginer Prince Karim, et pourtant je sais votre pays, là-bas dans le Hoggar mystérieux, vos semblables ne sont pas des tendres, ils tuent les étrangers qui s’aventurent dans le massif du Hoggar, je le sais, mon ami le Lieutenant de Saint-Avit m’en avait beaucoup parlé avant sa disparition… Il était parti pour Antinéa, vous le savez n’est-ce pas ? Pourquoi riez-vous ? Vous aussi, vous vous moquez de moi ? Ingrat ! Ingrat ! »
Elle marchait de long en large, s’excitait. Elle devenait incompréhensible. La moitié de ses mots disparaissaient dans une écume verbale blanche de plus en plus inaudible d’où jaillissait parfois un « Rimplinchen » ou un « Rimounchen » sonore.
J’arrêtai le magnétophone. J’attendis que la crise passe, elles ne duraient pas longtemps, une ou deux minutes et tout serait arrangé. Je me rapprochai de la fenêtre. Je lui dis :
« C’est vrai que la campagne est belle vue d’ici. Je l’aime beaucoup. Je vais parfois au Château de Gaasbeek, enfin à la taverne en face du château. Au printemps et en été on peut profiter des jardins, on mange dehors. J’aime bien leurs tartines au fromage blanc.
- Oui, je vous ai vu partir l’autre jour avec la petite patiente d’en face, une rousse très mignonne pour vous Prince Karim. Vous alliez manger vos tartines au fromage blanc, naturellement. »
Je crois avoir rougi un peu, mais la dame de la chambre 945 ne voyait pas mon trouble, peut-être eut-je une défaillance de la voix, un léger vibrato de la glotte.
« Je … hem… c’est exact… heu… c’est une patiente voyez-vous, je l’enregistre aussi pour mes études… Hem, je crois bien qu’elle connaît cet endroit au vert. J’ai dû lui en parler aussi, je ne me rappelle plus.
- Et vous sortez avec elle comme ça ?
- C’est que… voyez-vous, elle a droit de sortie… accompagnée.
- Je vous ai vu partir sur la route dans votre voiture. On a une excellente vue d’ici. Regardez ! » Nous étions côte à côte en train d’observer les allées et venues des voitures sur le parking, c’est vrai, on voyait tout, elle me touchait l’épaule la patiente de la chambre 945, une dame mûre, très élégante, discrètement parfumée, couverte de bijoux, toujours tirée à quatre épingles pour les visites des médecins, des infirmiers, et pour mes visites. Elle m’avait donné du « Prince Karim » dès le premier jour de nos entretiens, je l’avais laissée dire, je souhaitais éviter au maximum de m’immiscer dans son délire, mais rien n’était complètement étanche ici au neuvième étage, les barrières laissaient filtrer bien des émotions, des pensées secrètes, des envies et des choses trop horribles pour être prononcées. Je m’efforçais de rester neutre, distant, un observateur, aussi clinicien que possible, mais à quoi bon lutter contre l’évidence, cette objectivité du regard qu’on nous enseignait en faculté était une autre forme d’illusion. Chaque fois que je sortais de la chambre 945 je devais replonger dans mes manuels, dans mon livre de référence, pour y retrouver une certaine objectivité, ce n’était jamais qu’une autre manière de me défendre. Je réécoutais les cassettes sur le magnétophone, je prenais des notes, complétais mes observations, préparais un article, rajoutais un bloc de commentaires pour ma thèse. J’aurais tellement voulu me prendre pour un nouveau Gaétan de Clérambault, écrire la nouvelle formes des « psychoses de la passion ». Ah ! Illusion des illusions !
A chaque fois je m’y laissais attraper.
« Ah, excusez-moi » reprit-elle, je deviens trop indiscrète Prince Karim. Je sens que vous avez été sensible à mes propos. Mais, ne dites-rien, au contraire, si je peux vous aider avec mes relations au Château, je ferai le nécessaire, je passerai un message à mon fidèle serviteur qui est resté, par attachement aux vieilles pierres je suppose, et quand je pense qu’il doit souffrir en silence la présence de… cette pétasse ! De cette salope ! De cette traînée, cette traviata d’Eugénie, Baronne de Rimplinchen, de Ramoustzen, de Rockervillasden, de la pute qu’elle est, je la traînerai devant les tribunaux ! Vous verrez, justice sera faite Prince Karim… Oui, justice ! »
Elle avait le regard extatique. Elle était en proie à une vision. Que voyait-elle ? Je ne le saurais jamais, je ne pouvais qu’écouter, retranscrire misérablement et tenter de deviner l’indicible.
Je sortis de la chambre. La patiente du 945 n’était plus en état de poursuivre aujourd’hui. Je vérifiai son dossier au bloc central de l’unité ; relevai la médication, « augmentez légèrement l’Haldol ce soir » dis-je à l’infirmière de garde. « Oui Docteur ».
Je sortis de l’unité, dirigeai mes pas de l’autre côté du bloc, vers l’aile Sud.

A l’époque, l’hôpital était situé à l’extrême bord de la ville, le bâtiment en croix dominait une large portion de terres nues, d’anciens champs gagnés sur la campagne toute proche.
Lorsque je repassai par là, vingt-cinq ans plus tard, j’avais le ventre noué, les jambes faibles, je me sentais poisseux à l’intérieur et pas présentable à l’extérieur.
Le site était envahi de nouveaux bâtiments, grands auditoires de la Faculté qui avait déménagé, des facilités pour les patients, leurs famille, le personnel, des magasins, une grande surface, des laboratoires un peu partout, des firmes pharmaceutiques, des startups en biotechnologie avaient poussé le long de la route.
Oui, le passé ne pouvait pas s’oublier, se perdre. Jamais ! Il revenait toujours, il m’empoignait de toute sa violence, me forçait au souvenir.
Mais certaines choses ne changeaient jamais. La structure du bâtiment de l’hôpital par exemple, une aile nord, et une aile sud, immuables comme à l’époque où je travaillais dans l’aile nord.
Mais je me rendais souvent, trop souvent, dans l’aile sud.
Pour nous les psychiatres, la division du travail était claire. Il y avait ceux qui travaillaient au Sud, et ceux qui travaillaient au Nord. C’était comme ça.
Au sud, il y avait la patiente dont « Chambre 945 » de l’aile nord avait parlé. Une jeune femme, une étudiante, on aurait put être collègues en fait, mais elle n’avait pas eu de chance avec son hérédité, une lourde hérédité, une lignée de grands dépressifs, et plusieurs suicides dans sa famille élargie. A l’époque on cherchait le gène de la dépression. Je ne pense pas qu’on l’ait trouvé depuis.
Mais à l’époque je ne cherchais pas le gène, j’aurais mieux fait pourtant, cela m’aurait empêché de m’approcher de trop près de son visage, de remarquer ses yeux noisette, la fossette de son menton, ses oreilles fines et collées à ses cheveux longs d’une adoracle douceur d’automne ; j’aurais analysé son sang, les traces de son corps en ampoules, cela aurait permis d’éviter une plus grande folie encore que celles dont Clérambault avait fait ses délices.
Ah ! Si j’avais écouté Clérambault ? Mais lui non plus ne m’avait pas aidé.

J’errais moi aussi comme une âme en peine, le cœur épris d’un fantôme dans les couloirs entre aile nord et aile sud, entre mes regrets et mes amours mortes.


Vue de la ville de Dresde après le bombardement du 13 février 1945 depuis l'hôtel de ville (à gauche), et de nos jours (à droite). Document de la BBC (2005).

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