Psychiatrie Sud


Les lettres bleues se détachaient sur le panneau blanc. Je ne pouvais les manquer sortant de l’ascenseur du neuvième étage. Les panneaux Nord et Sud indiquaient les deux ailes du bâtiments.
J’ai hésité une demi-seconde. Nord ou Sud, quelle direction prendre ? Mais le chemin qui s’ouvrait dans ma mémoire avait été refermé depuis vingt-cinq ans. J’étais « au milieu du chemin de notre vie », et la forêt obscure m’avait englouti, j’avais perdu trace de mes pas, de mes allées et venues dans les sous-bois, les sentiers se refermaient immédiatement après mon passage, ronce épaisse, épines, fougères, branches innombrables, des doigts, des bras squelettiques, des griffes, une armée d’ombres et de gnomes qui m’attrapaient par le bas de mon manteau, qui me retenaient au cou par mon écharpe, m’empêchaient de revenir en arrière, je n’avais plus d’autre ressource que d’avancer tout droit, dans l’inconnu m’enfoncer toujours, plus avant, plus loin dans l’inconnu et l’angoisse de la forêt obscure.
Sortant de l’ascenseur c’est comme si j’avais retrouvé un chemin perdu depuis longtemps, je vis « Sud », je vis « Nord », mon cœur sut tout de suite quel était ce chemin qui me ramenait vingt-cinq après au même endroit.
Là où j’avais été enfermée.
Psychiatrie Sud, fin des années quatre-vingt du siècle dernier. J’y avais été enfermée peu de temps après la dernière crise de Franquin, le dessinateur génial et mélancolique qui avait livré ses « Idées Noires » au public après être sorti d’un des épisodes de sa dépression. Il fallait aussi me stabiliser avec des sels de lithium, c’était le traitement connu pour soigner les accès de maniaco-dépression, pour stabiliser mon humeur qui dansait, qui « swinguait » d’un bord extrême à l’autre.
C’est quand j’étais au creux du cycle qu’il fallait m’empêcher de nuire car je devenais trop dangereuse pour moi-même, par simple effet d’inertie. J’étais lancée sur une pente descendante, et je n’avais plus aucun effort de poussée additionnelle ou d’effort à fournir, descendre se faisait tout seul, descendre ou plutôt plonger dans la contemplation de mon propre vide.
J’avais été enfermée pendant un an avec des périodes courtes et trompeuses de rémission, dans l’aile psychiatrique sud de l’hôpital.
A l’époque je préférais l’aile Sud à l’aile Nord du bâtiment. Pourtant, des deux côtés on y soignait de la même façon, le service était dirigé d’une main bienveillante par le Professeur M., mais j’avais au Sud mes entrées personnelles, des liens plus étroits avec le personnel qui m’aimait bien, j’étais devenu une des coqueluches du service, la jeune étudiante en psycho qui se faisait soigner dans l’hôpital où elle suivait ses stages lorsqu’elle allait mieux.
Inutile de préciser que je perdis mon année scolaire, trop compliquée à gérer.
Cela m’a fait un choc de revoir ces panneaux fléchés, les mêmes noms, les mêmes indications, cet endroit n’avait pas bougé en vingt-cinq ans.
Il me faut y retourner, pas au Sud, non, en face, dans l’aile Nord, pour me refaire une analyse du sommeil. Je vais rester trois nuits ici qui serviront à enregistrer la mauvaise qualité de mon sommeil, la première nuit ne sert à rien, c’est ce qu’ils appellent une « nuit d’habituation ». S’habituer à dormir avec des électrodes plantées sur le crâne, je veux bien croire qu’il faille une nuit pour cela !
Depuis les crises juvéniles je n’avais plus jamais connu de rechute douloureuse dans la dépression.
Mais je ne dormais plus.
Je veux dire, que je ne dormais plus jamais. C’était bien plus extrême que ce que j’avais dit aux médecins lors de l’anamnèse, là où je m’étais contentée de minimiser mon problème, ils ne m’auraient pas crûe, évidemment, et je serais peut-être passé à côté de l’examen du sommeil, j’avais parlé de sommeil de mauvaise qualité, réveils nombreux, peut-être des apnées, mais c’était plus difficile à confirmer, personne – à part mon chat, ne dormait avec moi et ne pouvais me dire si je ronflais ou pas. Il pouvait s’agir d’apnées sans conséquence, ou des symptômes avant-coureurs d’une maladie cérébro-vasculaire. J’espérais que l’examen de mon sommeil permettrait de répondre à cette question. Mais je savais bien que c’était faux, tout faux.
Dans le fond de moi-même, je savais, quelle importance les apnées du sommeil puisque je ne dormais pas. J’étais consciente d’un bout à l’autre de mes nuits depuis vingt-cinq ans, mon problème était très simple, je ne dormais plus,  et je voulais qu’ils s’en rendent compte.
J’avais pensé pendant longtemps que l’absence de sommeil était une conséquence secondaire des traitements qui avaient fini par stabiliser mon humeur et me guérir des cycles extrêmes de l’humeur qui me détruisaient. Ce n’est qu’au bout de vingt-cinq ans que je me suis rendue compte que l’absence totale de sommeil n’était pas si normale que cela. Mais dans quel monde vivais-je ? Je ne m’en étais donc pas rendue compte plus vite ?
Je ne dors plus mais on dit autour de moi que je ne retiens plus rien.
C’est faux ! Lorsque j’ai vu la flèche « Psychiatrie Sud » je me suis rappelée d’un coup de mon passé. Pourquoi prétendaient-ils que j’avais perdu complètement la mémoire ?
Les électrodes plantées dans le crâne j’attends que le sommeil vienne, le sommeil libérateur, et qu’ils puissent lire les ondes alpha et les ondes delta de mon cerveau, les ondes rapides, et les ondes lentes de mes cycles du sommeil paradoxal et du sommeil profond, mais ni le rêve ni le sommeil lourd ne sont mes compagnons, ils vont le voir, ils ne reconnaitront aucune trace caractéristique de sommeil, même pas un micro-sommeil de quelques minutes ni même de quelques secondes.
Il n’y aura rien à lire sur les enregistrements de mon cerveau que l’état normal de ma veille infinie dans laquelle je ressasse, rumine, mâche jour et nuit la même obsession, la polit jusqu’à l’usure de la pierre, du diamant qui finit aussi par s’user devant l’érosion de mes pensées : je suis guérie, je n’ai plus de dépression, je vais beaucoup mieux.
Encore une nuit qui va se passer, vingt-cinq ans après, mais quelle nuit !
Je me lève, le couloir est complètement silencieux, dans les autres chambres de l’aile du sommeil d’autres patients dorment, rêvent, et leurs ondes s’enregistrent, témoignent de la vie de leur cerveau.
Mon enregistrement est des plus simples. Il est plat, tout plat.
Depuis vingt-cinq ans je ressasse, je rumine, je mâche une pensée, nuit et jour.
Un infirmier avance dans le couloir à ma rencontre, il est gentil, il est beau, il est aux petits soins pour moi. Des nuits, il me couvre de ses tendresses. Cela me va très bien.
Je marche vers lui, il ne me voit pas.
Il est passé, il est derrière moi.

Je traverse la porte, sort de l’aile Nord, je passe à travers cet espace vide entre les deux ailes, je rejoins l’Aile Sud, l’aile des mes amours mortes, m’envole pour toujours sur les ailes de mon rêve perdu, oh toi pourquoi m’as-tu quittée, pourquoi m’as-tu laissée ?


Kirsten Dunst - Melancholia (Lars von Trier, 2011)

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