Réponse à « Un contrat avec C. »


Cher Christo,


Je t’écris quelques jours avant la date d’expiration de la commande que tu m’avais passée le 12 janvier dernier pour t’informer de l’avancement des travaux.

Tu le sais bien, les projets n’avancent jamais (très rarement) comme prévu. 
Je précise : dans le respect absolu de la lettre. 

Il en sera de même avec la tienne, de lettre, elle n’a pas été respectée « à la lettre », mais je te rassure, ta lettre n’a été ni égarée, perdue, « volée », substituée, déplacée, elle a juste parcouru son petit bonhomme de chemin, toute seule, comme une lettre qui se prend en charge, s’assume, se demande quel est bien le sens caché des mots qui la composent. Oui, tu le sais, les lettres disent toujours plus, ou moins, que ce qu’elles voulaient signifier pour quelqu’un. On cherche un sens caché, entre les lignes, au dos de la dernière feuille blanche, dans la signature, l’écriture droite, penchée, tremblotante, fière, qui s’affiche avec panache ou prudence, on cherche quel est le sens caché d’une lettre qu’on envoie à quelqu’un et qui peut-être arrivera à joindre son destinataire, peut-être pas.
Je te rassure : je n’ai pas écris un roman à lettres !

Et si tes instructions n’ont pas été scrupuleusement respectées, du moins je le pense, « l’esprit » de la lettre a été fidèle à sa mission, au message, et même, peut-être rempli d’une espérance qui va au-delà de ce que ta lettre demandait.

Tu te dis sans doute que je bavarde, remue l’air pour t’emballer, te vendre ma camelote, te sort le drame de « l’esprit et de la lettre », bon, tu as raison, j’ai m…
Je commence par t’avouer que je n’ai pas respecté tes consignes : en fait, aucune d’entre elles n’a été respectée.
Tu te dis que j’y vais fort. Quoi, ce sagouin (moi) n’a pas délivré le produit conforme à tes spécifications ?

Dans ton domaine d’expertise c’est même une « loi » quasi naturelle, j’aurais tendance à dire que c’est une plaisanterie des dieux : « Against the Gods » te plais-tu à dire, tu aimes « jouer » contre le destin. Mais au final, tu es le client, tu as passé commande, tu as le droit de savoir ce que l’équipe du projet a réalisé… Je dis « l’équipe », oui, j’y vais fort : par moment ils étaient quand même nombreux, sur le papier, à s’ébattre, requérir mon attention, mes soins, et il m’a fallut « sabrer » dans tout ça, travailler, transformer la matière, simplifier, oui, beaucoup simplifier, rendre de la clarté à ces « voix » qui se mettaient à parler en même temps. Quelle cacophonie !

Oui, je t’ai épargné tout cela. Tu voulais, écrivais-tu, que je te livre une «nouvelle un peu plus étoffée»… Il est vrai que la nouvelle initiale était un peu maigrichonne, je dirais même squelettique, à peine 5.300 misérables petits mots… On ne va pas bien loin avec ça pour appâter un lecteur. Tu proposais un récit étoffé « entre 7.500 et 17.500 mots au maximum ».

Bon, mauvaise nouvelle… ce que j’ai écrit (réécrit à partir du squelette), c’est un roman qui « pèse » 33.800 mots (200.000 caractères).
Mon premier roman.
Que dis-tu de ça ?
Tu ne dis rien ?
Ah bon ! Oui, je comprends, tu veux voir… lire…
Tu recevras plus d’informations d’ici quelques jours, encore un peu de patience.
Tu ne seras pas déçu.


Cordialement,


C.


Le "Schéma L" systématisé dans "La Lettre volée" (in Jacques Lacan, Ecrits, 1966)

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