Wednesday, 6 March 2013

Dans l’attente au bord du Ptyx


Vous connaissez le Ptyx ? Je ne parle pas du Styx, évidemment, bien qu’il y soit aussi question d’une attente au bord d’un gouffre, d’un vide – comme nous le verrons.

Le Ptyx a été inventé par Stéphane Mallarmé (« inventé » – quel mot!).

Victor Hugo avait donné le signal dans un poème du cycle de « La Légende des Siècles ». On y découvrait un vénérable vieillard endormi du nom de Booz qui rêvait de moissons et d’amours pastorales. A la strophe 21 du poème, Hugo écrivait ceci :

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeh ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Etc.…

C’était une blague de potache, manquant de rime à « dais » Hugo remodela la géographie de l’ancienne Judée et Samarie (ou du Pays d’entre les Deux Fleuves – je ne sais plus), et identifia cette ville depuis longtemps perdue dans les sables, l’antique Jérimadeh, la superbe.

Le poète à toute licence. Le verbe hugolien, « immense comme l’océan, les rochers, la brume, les aigles et toutes les légions », n’allait pas s’embarrasser des précisions de Google Maps, ou du Baedeker (qu’il devait connaître, puisque le premier guide « Voyage du Rhin de Mayence à Coblence » fut publié en 1832) ; non, Hugo, parce qu’il était un géant créa une nouvelle réalité, par la puissance du son, pour le son et tant pis pour les atlas.

Mallarmé à l’œuvre avec le sonnet « Ses purs ongles très haut… » poussa plus loin l’art de la composition et de la musique, car ce sonnet, c’est un peu pour moi, (que les spécialistes aient de l’indulgence pour mes parallèles très peu académiques), l’irruption du Japon dans la poésie française. L’époque symboliste est japonisante. On est loin des soupirs romantiques. Le son acquiert son autonomie complète par rapport au signifié. C’est un peu l’hiragana et le katakana qui se laissent voir et entendre dans notre langue (experts, lancez vos foudres).
Là où Mallarmé innove c’est qu’il nous dit littéralement « qu’il n’y a rien à entendre », et justement, quelle splendide musique, on est bien dans la liberté du poème qui atteint avec cet exemple un sommet de sonorité, d’abstraction et d’hermétisme. Le rêve symboliste totalisant est achevé. Après Mallarmé la poésie doit se réincarner, corporellement, pour survivre, et à mon sens, elle en est toujours là aujourd’hui.
Je vous livre ci-dessous ce fameux sonnet dans son intégralité :

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore[,]
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).

Mais proche  la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

Le Ptyx est proche du Styx, c’est entendu, il partage avec lui ce Néant où le Maître est allé puisé des pleurs, avec ce « bibelot » – mais le Ptyx, est-il juste un mot inventé pour les besoins d’une rime, et puis qu’on oublie ? Non, c’est devenu un lieu qui incarne aujourd’hui un certain état de la littérature, une librairie, et qu’est-ce que je fais dans une librairie la plupart du temps ? J’attends quelque chose. Parfois j’imagine que je me suis trompé de lieux, que je me trouve aussi quelque part dans un pays entre deux fleuves, d’un côté, c’est la rive du Styx, et la barque du copain Charon va bientôt ramasser les âmes en peine qui s’en iront vivre « ailleurs » -- à propos de Charon ou Caron, avez-vous lu la description de sa barque par Céline (Louis-Ferdinand) ? C’est dans « D’un Château l’Autre », et c’est du pur génie comique. Allez-voir. Mais heureusement je ne vois pas la barque arriver. Soit mon heure n’est pas venue, soit je me suis trompé d’endroit. Et c’est exactement ce que je vais faire pour continuer à tromper la Mort. Me rendre sur les rives du Ptyx et attendre. Attendre quoi ? Le « bibelot »… les mots, l’écriture qui tapisse les murs de la librairie, ces mots que je fais miens, que je prononce, que j’écris. Incorporation, absorption, je me transforme en un mur couvert de lettres et de portraits d’écrivains. Oui.

C’est à Bruxelles, rue Lesbroussart. Allez-voir. Voici le blog de la librairie.

C’est exactement cela. Prenez le temps de regarder la façade en traversant la rue. J’y ai pris une photo de mon « héroïne » dont le profil décore la porte d’entrée privée de la maison.
Mais ce n’était pas seulement pour admirer le portrait de Virginia Woolf que je m’étais rendu au Ptyx ce soir, c’était pour la causerie concernant le livre : « La Montée des Cendres », deuxième roman de Pierre Patrolin, qui vient de paraître chez P.O.L. éditeur.
Jamais vu, jamais lu auparavant. Brillante causerie. Et l’écrivain est quelqu’un d’abordable, de chaleureux, ses yeux brillaient, c’est un « Monsieur » qui a « l’obstination de l’écriture » (comme le faisait remarquer le libraire). Voici l’incipit du roman:

J’ai commencé à faire du feu bien avant le début de l’hiver. A essayer de faire du feu.

Je préfère vous renvoyer directement vers un article du Nouvel Obs pour faire la connaissance de l’auteur et de ses deux livres. Le titre de l’article est évocateur du mystère qui entoure l’écrivain : « Qui est Pierre Patrolin ? ». C’est ici.

Je lirai le roman et je reviendrai – peut-être – avec mon « commentaire ». Ceux qui me suivent sur ce blog savent que je suis allergique aux commentaires formatés, qu’il s’agisse de livres, de films ou de pièces de théâtre. Ce que je lis (ou que j’écoute au théâtre), ce sont des mots que je mange. Comment pourrais-je commenter mon bol alimentaire ? Si le livre est bon c’est un feu qui me nourrit. Un feu, cela c’est un peu le mystère que Pierre Patrolin a voulu éclaircir avec son roman.

En l’écoutant, j’avais des scènes d’aventures qui se déroulaient dans ma tête, je pensais un peu à Jules Verne pour le côté « voyages extraordinaires », à Rosny Ainé, pour « la guerre du feu », ou à Jacques Spitz, surtout à Jacques Spitz, pour son chef-d’œuvre « La guerre des mouches » qui se termine à Paris dans une apocalypse. Oui, il y avait un côté « fin du monde » que je projetais dans son roman. Mais on est loin de la littérature de genre, encore plus du pastiche archéo-SF quoiqu’il ait été explicite là-dessus, parlant de la crue centennale de Paris, référence à la grande crue de la Seine en 1910 (et à la prochaine qui ne manquera pas d’arriver). Je vous livre la dédicace qu’il a aimablement signée sur mon exemplaire :

« La Montée des cendres »
Un vrai roman d’anticipation, où la mer et le feu se combinent dans l’attente.

Mais je crois que c’était pour me faire plaisir.
J’attendrai. Je lirai et j’attendrai. Je verrai bien si je suis un « faiseur de feu ».


Librairie Ptyx, Bruxelles -- Portrait de Virginia Woolf (photo de l'auteur)

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