En descendant vers Simla


C’est au détour d’un chemin, en sortant de la forêt où je m’étais perdu, que j’aperçus le monastère perché sur un piton rocheux.
Je venais de traverser les contreforts himalayens et m’apprêtais à descendre vers Simla, l’ancienne capitale d’été des gouverneurs et des vice-rois, à l’époque des Indes Britanniques.
Les plantations de thé s’étageaient en petites prairies d’un vert brillant sous le soleil. Mon voyage avait été long. J’étais épuisé.
Je ne reconnaissais pas le monastère qui s’était inopinément montré au moment où je m’y attendais si peu. Les ombres qui me poursuivaient s’étaient retirées sous l’abri de la forêt. C’était un endroit qui ne figurait pas sur ma carte. J’aperçu un groupe de paysans sur la route. Je leur demandai dans mon mauvais hindi quel était le nom du monastère.
« C’est la demeure du sage Youmtsoum.
- Qui est-il ? demandai-je. Je n’avais jamais entendu parler d’un tel sage.
- C’est le Sage ! Il a toujours été là. » Ils ne m’en dirent pas plus. Une brise de vent plus fraîche se mit à souffler. Je fis un signe d’adieu. Les paysans hochèrent la tête en me montrant du doigt la route qui montait au monastère. De loin l’un d’entre eux se retourna, et me lança dans un anglais approximatif :
« Good for you Sir ! Go there. Good for travelers. »
Il ne me restait plus qu’à m’y rendre.

Je rencontrai celui qui se faisait appeler Youmtsoum le lendemain matin.
La nuit avait été réparatrice. Le confort simple me convenait parfaitement ; après le périple dans la forêt où rodaient les bêtes, n’importe quelle paillasse sur un sol en terre battue pouvait passer pour un bon hôtel, mais moi j’avais été installé par des moinillons bienveillants et tout sourire dans une pièce avec un vrai lit, des draps, une couverture, une table et une chaise : l’équivalent d’un palace !
Youmtsoum était âgé, mais qui aurait put dire son âge.
Je restai plusieurs semaines au monastère à ne rien faire, heureux de ne rien faire, sauf à parler avec Youmtsoum et à me promener, à lire, à prier les arbres et les nuages. Je ne lui demandai pas de me raconter son histoire, bien que j’eusse tout de suite compris que ce homme d’aspect eurasien, grand, aux yeux bleus, n’avait rien d’un natif de l’Himachal-Pradesh. Youmtsoum parlait d’une voix assurée, avec une diction britannique teintée d’un léger accent slave. Je devinai une grande souffrance, un très long voyage qu’il avait accompli à pied depuis les forêts sibériennes, il y avait très longtemps, pour échapper à un destin pire que la mort.
Mais l’important disait-il, c’est aujourd’hui, rien qu’aujourd’hui.
Chaque matin il écrivait une pensée pour le jour, sur une bandelette de papier qui allait être accrochée aux branches d’un arbuste devant sa chambre. Je recueillis quelques-uns des aphorismes poétiques du sage que je recopiai dans mon carnet noir.
Je finis par quitter le monastère, à descendre vers Simla, et puis de là, à rentrer en Europe.
Les pensées du Sage Youmtsoum m’accompagnent. Il m’arrive parfois de ramasser une bandelette de papier qui a fait un long voyage et qui se dépose comme un cadeau du ciel dans mes mains.

En voici quelques-unes. D’autres viendront sans doute. Je les attraperai pour vous.

Là où tu as mal, tu sens la pointe acérée du vivant. Deviens toi-même lame, et de la douleur une alliée dans ton combat.

La sagesse est un baume pour le cœur, mais l’onguent un tigre pour le corps.

Quand tu es fatigué, laisse-toi glisser dans le sommeil et deviens à ton tour ce rêveur qui me rêve.

Ton objectif détermine ta voie à suivre, ta voix pour porter haut et clair tes actions est ton instrument. Voyage d’un pas léger est ma conclusion.

Dieu dit un jour à l’homme : deviens cette moitié de la femme à laquelle ton être aspire.

Mon chat s’est enroulé sur sa couverture. C’est un bien plus grand sage que moi.

Les souris ! Je rêve d’une souris. Je deviens sourire à la vie. Souri toi-aussi petit d’homme au cœur de l’hiver.

Et toi, petit bout de femme, ton sourire est un soleil en hiver.

Deviens lumière de ton âme et par ton amour illumine les autres.

Ecouter son cœur, c’est se connaître, car il est ce qui nous relie. Ouvre la fenêtre. Le monde t’enchante. L’amour est partout.

Quel plaisir de sentir ton émotion vibrer à travers le temps. Souvenir du bonheur : bonheur !


Himalaya - vue depuis Shimla, état de l'Himachal-Pradesh.

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