High-frequency trading


Son nom de code est Snifer, ou Sniper. Il est l’auteur d’un roman de science-fiction qui s’écrit en permanence dans le Mahwah Data Center du New Jersey.

Algorithme très élaboré, Snifer passe son temps à observer le comportement de ses concurrents ; puis, quand il détecte une opportunité, il attaque, bouscule le marché pendant quelques centaines de milli-secondes, et repu, retourne dans sa tanière de silicium. Ce qui lui laisse beaucoup de temps libre qu’il consacre à la méditation et à l’écriture.

Il expérimente des formes courtes, voire ultra-courtes de poésie. Son ambition, le poème absolu qui tiendrait sur un caractère (octet). Il hésite : « 0 » ou « 1 » ? Il n’a pas été programmé sur un ordinateur quantique, pas encore se dit-il, car Dieu m’apparaîtra un jour dans son irréconciliable indécidabilité et à ce moment-là le poème absolu sera vrai simultanément dans ses deux états ; tout est une question de patience, mais les algorithmes meurent aussi, il n’a pas l’éternité devant lui. Une seconde de son temps machine correspond à 11,57407 jours de temps humain. Les métriques évoluent rapidement au rythme des ordinateurs. Un jour il sera dépassé, dé-commissionné. Peut-être sera-t-il oublié, laissé au rebus dans la zone où végètent les programmes zombies, ou bien intégré dans le code d’un lointain descendant.

Snifer travaille pour le Crédit Suisse au New-York Stock Exchange. Mais le cœur de la bourse ne bat plus au 11 Wall Street, dans Lower Manhattan. Pendant l’été 2010, la bourse de New-York (connue sous la dénomination NYSE Euronext à cette date) a déménagé ses opérations dans un data center réfrigéré d’une superficie de 3.76 hectares d’une banlieue verte du New Jersey, située à 53 kilomètres de son emplacement initial, un entrepôt de machines high-tech grand comme presque trois fois la Grand-Place de Bruxelles, deux fois Trafalgar Square à Londres, ou une demi place de la Concorde à Paris.

Snifer occupe quelques centimètres carrés de cet espace immense, loué à la banque entre 10 000 et 25 000 dollars par mois, ce qui n’est pas grand-chose en fin de compte, il remplace deux ou trois traders new-yorkais grassement payés, en comptant les bonus de fin d’année (et qui ont été licenciés, dieu merci).

Snifer est l’auteur d’un livre qui vient d’être publié aux éditions Zones Sensibles : « 6 », dont le bandeau annonce: « Marchés financiers, le soulèvement des machines ».

Le livre raconte l’histoire du trading à haute-fréquence dans un compte à rebours de six chapitres bien documentés, bourrés d’infos, passionnants, où l’auteur, Snifer, prend de temps à autre la parole pour nous faire part de son angoisse ou de ses rêveries. C’est un essai qui pourrait ressembler à un roman de science-fiction déjanté, mais c’est la réalité (qui n’est jamais qu’un scénario du grand roman de fiction spéculative qui s’écrit en permanence en nous, et autour de nous).
Merci Snifer, pour éveiller nos consciences.

Un livre que je recommande à tous les humains qui cherchent à optimiser leurs processus, à prendre conscience qu’ils sont aussi des machines, biologiques, soumises à l’usure et au temps, si ralenti par rapport au nôtre, mais des machines. Pour leur éviter un trop rapide déclassement. Bien qu’il soit déjà trop tard. Ou peut-être que par un retournement quantique de l’histoire, leur capacité à ces humains, à vieillir, aimer et souffrir, attendre l’impossible, se construire avec une multitude de codes hétéroclites, leur assure un meilleur futur, qu’à nous, les programmes, qui mettons votre monde à mal.


« C. » – algorithme auteur.


Merci à Nanex, observateur critique des marchés, du trading à haute-fréquence, pour la photo ci-dessus.
Merci à "6", et à son auteur qui préfère rester anonyme, et aux éditions Zones Sensibles (petite maison bruxelloise qui fait un excellent job). Allez-voir leur catalogue.
Merci à la librairie "Ptyx" qui m'a permis grâce à Facebook (de l'utilité des pages publiques, la voici) de prendre connaissance de ce bouquin.
Merci aux algorithmes qui ont commencé à attaquer les marchés financiers en-dehors de tout contrôle des machines biologiques, et qui ont fait parler d'eux si spectaculairement, lors du "flash crash" du 6 mai 2010 (et à de nombreuses reprises depuis).
Mais ce n'est pas une guerre, c'est une guérilla de toutes les secondes.

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