Hiver 43, sur la frontière du Danube


C’est la troisième allumette qu’il casse de ses doigts gourds. Le jeune homme essaye d’allumer une cigarette qui tient collée par le gel à sa bouche. Des brins de tabac s’en échappent, se collent à sa mauvaise barbe de trois jours. C’est une cigarette de rationnement, un tabac noir âcre roulé dans une bandelette de papier journal. Un luxe. Il faut que j’y arrive se dit l’homme, il faut que j’arrive à allumer cette putain de cigarette. Si je n’y arrive pas, je vais crever.
La dernière allumette craque. Une flamme jaune intense bondit, droite. Il l’observe le plus longtemps possible consumer la tige de bois sec. Heureusement qu’il n’y a pas de vent ce soir, je serais mort depuis longtemps dans ce froid pense le jeune homme, dieu merci, cette flamme, comme elle est belle ! Enfin, il porte à l’extrême limite de l’allumette, la flamme au contact de la cigarette roulée. Il est heureux de sentir la flamme lui piquer le doigt, puis il ne reste plus rien.
La première bouffée est la plus importante. Se concentrer là-dessus : inspirer la fumée ; la retenir dans ses poumons le plus longtemps possible, la rejeter lentement, se transformer en une cheminée qui brûle dans le paysage blanc. Sa gorge enrouée par le froid glacial qui gèle la terre à moins trente degrés et le passage du mauvais tabac le fait tousser. Il crache plus qu’il n’expire la fumée. Mais quel plaisir ! Mon corps, il vit.
Il regarde le paysage qu’il connaît bien depuis trois jours.
Une plaine nue, blanche, morne. A moins de deux kilomètres, dans l’obscurité, il l’entend, il entend le bruit de la frontière, un chuintement, la masse énorme de l’eau qui s’écoule entre les deux pays, la frontière immense qui traverse plusieurs pays, Central Europa, le Danube.
Il n’a rien à faire sur cette frontière. Rien. Il ne va rien se passer. Il doit être là, pour la forme, pour l’exemple. Lui : un jeune soldat, arme au pied, recouvert de deux manteaux, emmitouflé. Il monte la garde sur une frontière inutile où l’ennemi n’arrivera pas. C’est à l’autre extrémité du pays que l’armée est engagée dans la lutte contre les partisans. Mais ici, rien. Le long des cinq cent kilomètres de la frontière commune sur le Danube, entre la Bulgarie et la Roumanie, le jeune soldat peut se promener sans qu’un seul coup de feu soit jamais tiré. Il sait qu’il a beaucoup de chance.
Mais qu’est-ce qu’il fait froid !

Des années plus tard quand il racontera, il aura encore froid, il tremblera. Il a eu les pieds gelés. Il a perdu les ongles de ses orteils, tombés comme des peaux mortes, sur la terre gelée de Bulgarie.
Février 1943, la Bulgarie est alliée à l’Allemagne Nazie qui demande des efforts gigantesques de tous ses alliés. Le jeune homme sait ce qui se passe, loin dans les steppes de l’immense Russie. Tout le monde sait, personne ne dit rien. L’armée allemande est en voie d’anéantissement à Stalingrad.
De l’autre côté de la frontière pense le jeune soldat, c’est la Roumanie, et c’est nettement moins drôle. S’il était né Roumain, il serait en ce moment là-bas, dans les steppes méridionales de la Russie, certainement mort, ou prisonnier par les Soviétiques, et non pas ici, tranquillement, le fusil à la main sur une frontière qu’il est inutile de garder, figé par le gel mais vivant ! Mais vivant !
Et avec les Roumains, les Hongrois.
Et avec eux les Italiens.
Des centaines de milliers d’hommes, de ces armées auxiliaires, de la VIème Armée allemande, chargés de protéger dans un immense arc de cercle le cœur de la lutte impitoyable que se livrent l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique à Stalingrad.
Tous ces auxiliaires ont été balayés en quelques jours lorsque les soviétiques ont déclenchés l’opération Uranus en novembre 1942, dans le but d’encercler l’armée allemande à Stalingrad, et puis de l’anéantir.
Mais pas les Bulgares, pas les Bulgares !

Il expliquera des années plus tard cette curiosité géopolitique, pour l’époque. Il faut un effort pour l’imaginer, et c’est la vérité de l’histoire : la petite Bulgarie dit « non » à la demande de son allié, la puissante Allemagne nazie, lorsqu’elle s’apprête à envahir l’Union Soviétique en juin 1941. Elle ne veut pas envoyer de troupes combattre les Russes. Ce sont nos frères disent les Bulgares. Nous partageons avec eux : l’alphabet cyrillique, la religion orthodoxe, notre langue est proche de la leur, ils nous ont libérés de la domination ottomane à la fin du dix-neuvième siècle. Ce sont nos frères par bien des aspects. Nous refusons de les combattre. Nos ancêtres disent les Bulgares, venaient de là-bas, de ces steppes entre les puissants fleuves du Don et de la Volga, là-bas où se joue le destin de millions d’hommes, dans le chaudron de Stalingrad. Le pays de la Volga…
Des années plus tard, celui qui fut ce jeune homme à moitié tué d’hiver par l’attente de nuits entières, interminables, sur une frontière gelée, où il ne se passerait rien, où il ne se passa rien en cet hiver 1943, me disait avec fierté : c’est pour ça que nous les Bulgares ne sommes pas partis nous faire tuer en masse. Je ne comprenais pas son raisonnement. La Bulgarie était quand même l’alliée de l’Allemagne demandai-je. Comment est-ce possible que vous n’y êtes pas allés vous aussi, combattre sur le front de l’Est, comme ces centaines de milliers d’Italiens, de Hongrois et de Roumains, eux aussi, alliés de l’Allemagne, et qui ne sont jamais revenu au pays ?
C’est à cause du Roi disait-il. C’est le roi Boris III qui a refusé. Il a incarné le pays. Il a dit non à Hitler. Et l’Allemagne a respecté cet engagement. Incroyable !
Je comprenais mieux pourquoi ce jeune homme était resté inflexiblement royaliste toute sa vie, le Roi Boris III lui avait sauvé la vie !

Et je comprenais mieux les autres choix qu’il fit plus tard, lorsqu’il entra dans la lutte clandestine contre les communistes, des années plus tard lorsqu’il devint évident que l’Armée Rouge n’avait pas libérée la Bulgarie à l’automne 44 pour lui redonner son indépendance, mais l’avait satellisée, pour un long hiver totalitaire, en même temps que la moitié de l’Europe.

Ce jeune homme qui regarde le vide devant lui sur une frontière pendant l’hiver 43 est chanceux. Il fume tranquillement sa cigarette. A un moment donné, il se retourne dans ma direction et je vois son regard qui traverse les années. Il me sourit.

C’est mon père.


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