La Route de Kyoto


Pendant l’été 2011 nous étions seuls à la maison, Clara venait de partir pour un an aux Etats-Unis. C’était un été assez triste et humide, une saison pour s’enfermer dans les salles de cinéma en attendant le retour des beaux jours, peut-être pour l’été indien fin septembre pensais-je, un été roux et d’une douce chaleur à venir pour les jours où les heures de lumières se réduiraient, et nous feraient apprécier la moindre goutte de soleil sur les pelouses vertes du Bois de la Cambre. C’est dans cet état d’esprit que j’allai quelques fois aux séances de l’Ecran Total, cinéma Arenberg dans les galeries de la Reine à Bruxelles, pour oublier le départ de notre enfant unique.

 C’était avant la fermeture de cette salle et sa transformation en nouveau cinéma des Galeries, il y avait un film japonais au programme, une histoire de voyage d’un couple dans une famille. A l’époque le film m’avait fait une forte impression, les plans au ras du sol, le cadrage dépouillé, la plastique des images et le récit très simple de cette banalité du quotidien, de notre vie ordinaire, magnifiée à travers l’œil du cinéaste, de l’artiste. Wim Wenders a dit d’Ozu, car c’est de lui qu’il s’agissait, que «  si notre siècle donnait encore sa place au sacré, s’il devait s’élever un sanctuaire au cinéma, j’y mettrais l’œuvre d’Ozu ». Je me rappelle avoir parlé avec enthousiasme de ce film à un collègue qui revenait de vacances passées au Japon, et puis je l’avais complètement oublié, jusqu’à ce que je regarde cet après-mid un autre film d’Ozu, « Fleurs d’Equinoxe ». Wenders a encore dit de l’œuvre d’Ozu, que c’était « le paradis perdu du cinéma ». J’ignore ce qu’il voulait dire par là, on peut imaginer des regrets d’une époque plus simple, plus heureuse où les joies de la vie ordinaire suffisaient aux cinéastes pour qu’ils les transforment en sources inépuisables de beauté.

Pour dire vrai, je n’étais même pas certain que c’était un film d’Ozu que nous avions vu à l’Arenberg pendant l’été où nous devions apprendre à vivre seuls, sans notre enfant, en somme, apprendre à vieillir. Je trouvai facilement la réponse à ma question, du moins, si je devais en croire Google, et à l’évidence, j’avais sous les yeux le fichier pdf du programme complet de « L’Ecran Total » de 2011 : il y avait bien le film « Voyage à Tokyo » (Tokyo monogatari) réalisé par Yasujirô Ozu en 1953 qui y était projetté. Mais j’avais toujours un doute, pourquoi ? Parce que le film que nous avions vu était en couleurs, cela j’en étais absolument certain, hors « Le Voyage de Tokyo » fut réalisé en noir et blanc. Une autre recherche confirma qu’il n’existe pas de version couleur de ce film. Et l’histoire racontée dans « Le Voyage » ressemblait étrangement dans mes souvenirs à ce que nous avions vu.

Quel est le film que nous avions vu ? Pourquoi cette sensation fausse de « déjà-vu » ? Ce mélange des temps : qu’est-ce qui me prouvait que c’était bien un film projeté dans le cadre de l’Ecran Total, ni même que c’était pendant cette période-là que j’avais le souvenir d’avoir vu quelque chose ? Rien ne le prouvait.

Enfin, une nouvelle recherche, plus précise me permit de trouver le film en question. J’avais interrogé Google avec la requête suivante : « films japonais familiaux » et la première cible qui sorti était un article publié sur le site de la Maison de la Culture du Japon à Paris, dans lequel je trouvai ce que je cherchais. En voici le titre et le résumé : Still Walking (歩いても歩いてもarui-temo arui-temo) de Hirokazu Kore-Eda, film de 2008.

Une famille se retrouve pour commémorer la mort, il y a 15 ans, du frère aîné. Rien n’a bougé dans la grande maison familiale, réconfortante comme le festin préparé par la mère. Pourtant, chacun a changé au fil des années, imperceptiblement. 
« Il n’y a pas de façon heureuse de reconstituer une ligue dissoute, a fortiori après une tragédie. Mais il y a de la vie qui résiste tant bien que mal, une transmission qui s’opère bon gré mal gré entre les générations, une répétition de mots et de gestes qui semblent autant d’hommages inconscients aux anciens. Ecrit par l’auteur après la mort de sa mère, voilà une déclaration d’amour paradoxale à la famille... Qui arrive trop tard, évidemment. Sauf pour nous. » Louis Guichard (Télérama).

Enhardi par ma découverte du nom du véritable film que nous avions vu, et non pas d’un film que j’aurais cru avoir vu, il me fut facile de retrouver la date à laquelle nous avions assisté à sa projection, car du lieu j’étais certain, et voici, surprise : il s’agissait d’une date en mai 2009, soit plus de deux ans avant la période supposée.

Un événement récent, le film d’Ozu « Fleurs d’Equinoxe », regardé il y avait à peine quelques heures m’avait mit sur la piste d’un autre film que je rattachais à une période particulière sur laquelle se focalisaient beaucoup d’émotions, et je croyais avoir trouvé quelque chose, mais non, le temps passé entre l’événement réel et sa reconstitution supposée avait doublé, et le temps passé jusqu’à la remémoration était de presque quatre années, qui semblaient si proches, et si lointaines.


Qu’elle est longue la route de Kyoto.

Retrouver les cerisiers, les pierres du chemin
la poussière sur ta robe de printemps
qui s’était déposée cette année-là,
mon premier émoi sur le bout de la langue
quand je t’embrassai,
mes premiers mots
pour dire que je t’aimais
là-bas, sur la route qui menait aux temples
en ce temps-là, aux pierres des jardins
pour toujours, aux insectes
qui se déposaient sur ta robe de printemps.

Toutes les fleurs, toutes les pensées
les mots que j’avais oublié
que j’avais trop prononcé, ailleurs, mal,
je pensais les retrouver
en retournant sans toi ni personne
sur la route de Kyoto.

J’ai vu la poussière :
elle flotte pour toujours dans la lumière
d’un après-midi qui ne s’éteindra
qu’avec moi.

Qu’elle est belle la route de Kyoto.


Still Walking, Hirokazu Kore-Eda (2008)

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

Cœur ouvert XI