Premier Roman (I)


La rue de l’Athénée à Ixelles, commune de Bruxelles en fin de matinée : le ciel est gris, quelques gouttelettes humidifient légèrement mes cheveux.

J’ai laissé la voiture un peu plus loin sur la chaussée d’Ixelles, j’en avais marre de tourner dans les rues à sens unique à la recherche d’un parking rue du Prince Royal. J’ai demandé la direction de cette rue à un vieux monsieur habillé d’un chapeau et d’un gros manteau bleu sombre qui me paraissait trop large pour lui, qui promenait un petit garçon dans une poussette, son petit-fils évidemment me suis-je dit, mais je ne sais pas pourquoi j’ai pensé aussi à un enfant volé. « C’est tout près d’ici » m’a-t-il répondu, « c’est la parallèle de celle-ci », « ah oui ! », je remarque qu’on est rue du Prince Albert, « c’est assez logique » que je lui dis rapidement ; « oui Monsieur, toute la famille royale est ici, un peu plus loin vous trouverez la rue Souveraine. Vous allez chez Wéry ? » qu’il me demande. Il est vrai que je fais penser à un fringant avocat du barreau, avec mon manteau noir élégant de chez Marks & Spencer, acheté à Londres, ma cravate rayée bleue et noire, mon costume ligné, classe « executive », pour quelle autre raison un homme avec mon allure se rendrait-il rue du Prince Royal a dû se demander le vieux monsieur. Je me retourne et lui fait signe que non de la tête, j’ai ressenti l’impulsion de lui dire où j’allais en fait mais à quoi bon ? « Wéry, Wéry… qu’est-ce que cela pourrait bien être ? » et la question trottait dans ma tête, pendant que j’arrivais enfin au croisement des deux rues princières. Je ne l’ai su qu’après, il s’agissait bien d’un cabinet d’avocats, et ma destination était juste à côté de cette adresse. « Voilà qui est prédestiné » aurais-je pu penser, mais au moment où je franchissais le porche de la maison et me dirigeais vers la réception de l’association je n’en savais rien encore, ce n’est que plus tard au moment où je rédigerais quelques notes en vue d’un futur travail qu’il me vint l’idée de vérifier la raison sociale qui se cachait derrière ce nom - j’aurais dû le prononcer à la française au monsieur qui promenait son petit-fils – vraiment son petit-fils ? un gosse de roumain plutôt, un enfant volé ou substitué pour tromper le désespoir d’une femme riche et malheureuse de ne pas avoir d’enfants – peut-être un mini-roman qui m’était tombé dessus au croisement de la chaussée d’Ixelles et de la rue de l’Athénée, oui, peut-être, il faudrait creuser cette idée, mais l’idée de prononcer avec le « V » de la raison française, comme dans « Vaterloo, morne plaine », le « W » initial de la maison d’avocats, me fit pouffer de rire, car « Véry » comme pour dire « Vérité ». Trop drôle pour des avocats, je trouvais pitoyable cette association d’idées.

Je me défis de mon paquet et me senti rempli d’un sentiment d’élation, ma température interne avait monté d’un degré ou deux en quelques secondes. Ma Mission était-elle terminée ? Non, il me restait encore une tâche à accomplir pour boucler le contrat, « M » serait content. « M » ? Me prenais-je pour James Bond ? « C. », c’était lui le maître d’œuvre, l’avocat ultime qui détenait la clé d’un savoir que je ne pouvais que deviner de loin, un savoir explosé dans une bibliothèque d’innombrables livres de loi, de règles, de principes pour guider la morale et la raison…

Je sentais monter cette bouffée d’exaltation maniaque, de plaisir pur, elle serait brève, je devais surfer sur l’énergie de cette vague, mes crises de cyclothymie devenaient de plus en plus rapprochées. Rue de l’Athénée, la mission impliquait un détour par un passé lointain : un magasin de disques, plus loin les bâtiments abandonnés de l’établissement fondé sur l’architecture carcérale du panoptique, principe de raison éclairée, encore elle, qui avait établit les plans des écoles et des prisons sur le même patron au dix-neuvième siècle. C’était mon école, une ruine envahie de mauvaises herbes, au toit crevé, inondée, pourrie, aux vitres cassées, remplacées par des panneaux de bois cloutés, et qu’elle avait été belle ! pleine de vie ! des centaines de murmures et de cris de jeunes gens - au début il n’y avait que les garçons quand j’y entrai à l’âge de douze ans, puis les filles y sont entrées, j’avais quinze ans, ah, les filles ! source de trouble, grand dérangement parmi les groupes de collégiens disciplinés, soudés par l’esprit de corps d’une camaraderie vaguement militaire ; nous ne portions pas l’uniforme mais c’était tout comme. Que venaient faire les filles dans notre monde ? C’était l’époque, il y avait du changement dans l’éducation, le monde d’après mai 68, la mixité généralisée, et les filles, les filles peu nombreuses au début, heureusement, au début il n’y avait pas encore de compétition entre les gars, les filles se tenaient à l’écart.

Dans les couloirs du deuxième étage qui faisaient le tour du préau, l’espace de surveillance visible depuis n’importe quel point à l’intérieur de l’école, il y avait une classe dans le coin nord-ouest où je me rendais deux ou trois fois par semaine à partir de la quatrième (troisième année du collège pour les amis français), et un prof` ; mon professeur de français, il y tenait une place unique. Mon prof, un écrivain qui allait devenir en quelques années l’un des écrivains en langue française les plus célèbres de Belgique.

La Mission, c’était lui qui l’avait insufflée des décades auparavant.
C’était lui le Commanditaire ultime, le Commandeur !
Seigneur ! J’avais retrouvé un lien perdu ! Un de plus !

La mission, il fallait poursuivre, l’épreuve de cette journée n’était pas terminée.

(suite et fin demain)


Moebius - Starwatcher

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