Saturday, 2 March 2013

Premier Roman (II)


Le prof nous attendait. Derrière ses petites lunettes rondes il observait chaque élève, il nous appelait par notre nom de famille, nous donnait du « Monsieur », jouait au pape ironique et mordant, n’élevait jamais la voix qu’il avait douce, se tenait le plus souvent debout face à la classe. On devinait en lui une tendresse et une lourdeur d’âme, il nous impressionnait, on n’osait pas faire le malin avec lui, ni en classe, ni en-dehors de la classe. Lorsque nous l’évoquions entre nous il y avait toujours une marque de respect.

Nous ne savions pas à l’époque que notre prof de français écrivait des livres. Comment aurions-nous su? La littérature contemporaine ne nous intéressait pas. Mais il n’était pas encore très connu, il avait juste publié un recueil de poésie, et la poésie a pour vocation de rester confidentielle. 

A l’époque, j’étais en classe de quatrième, puis en troisième, il a été mon prof de français deux ans de suite, pendant la période la plus sensible pour le jeune garçon que j’étais alors, entre quinze et seize ans; il a exercé une « empreinte » sur moi, et je le dis au sens que les éthologistes donnent à ce terme, la marque quasi physique qu’un autre être imprime sur notre comportement. Comment cette transmission bien involontaire s’est-elle opérée ? Et pourquoi ? Je n’en sais rien, n’en saurai jamais rien. Et puis un jour, nous ne pouvions plus l’ignorer, notre prof faisait la une des journaux, tout le monde parlait de lui, à l’école, dans la presse, à la radio, et voici le genre de propos que des gamins échangeaient dans la cour de récréation, entre la poursuite d’un ballon de foot et nos regards épiant les filles : 
« Et les gars, vous vous rendez compte ? C. a écrit un bouquin ?
- Ouah ! Quoi ? 
- Heu… des nouvelles fantastiques !
- Trop fort ! Du fantastique ! Quel bonhomme quand même. Et alors, t’as lu ? 
- Ha ! C’est compliqué ! J’ai rien compris. 
- C’est normal, t’es trop bête.
-  P’tit con toi-même ! Essaye pour voir. »
Et j’ai essayé. C’est vrai que je n’y comprenais rien. L’auteur utilisait une langue trop sophistiquée pour moi, et trop riche d’une thématique qui m’était étrangère, il y était beaucoup question de l’Allemagne, de la musique de Bach, et de passion échevelée entre des personnages tordus qui restaient dans la pénombre.

Voici un extrait du quatrième de couverture de ce livre :
Un amour qui n'en finit pas de mourir, des pas dans les fougères, une ville de Germanie que l'on a peut-être connue, un homme que l'on attend et qui frappe à la porte tandis qu'on agonise.

Ce que je comprenais par contre mieux après avoir tenté vainement de lire son bouquin, c’était l’intérêt évident de notre prof pour le romantisme en littérature, en particulier le romantisme allemand. Je plongeai alors dans les sources littéraires et musicales qui l’avaient inspiré, et je comprenais mieux. Je fis mes délices des contes fantastiques d’Hoffmann, (l’Homme au Sable, les Elixirs du Diable, le Chat Murr etc), et puis d’autres auteurs, plein d’autres… Cela ne s’est jamais arrêté. Mais j’en parlerai à une prochaine occasion.

Notre prof avait cinquante ans lorsque la notoriété le reconnut et ne le lâcha plus. Il devint le plus engageant jeune homme de cinquante ans que je n’aie jamais vu, à part mon père qui était resté très jeune lui aussi pendant longtemps. Les livres du prof de français allaient se succéder au rythme d’un ou deux par an. A mon avis il en avait plein dans ses cartons qui attendaient le bon moment. 
Je l’avais perdu de vue, et perdu dans mon esprit, pendant des dizaines d’années après avoir achevé le collège et le lycée, dans ce fameux Athénée d’Ixelles que j’évoquais dans la première partie de ce billet. Je me rappelle de la notice nécrologique qui évoquait sa disparition, c’était en juillet 2008, et des souvenirs sont revenus  à ce moment-là, mais je les ai mis de côté, je n’avais pas le temps, j’étais trop occupé à faire de la finance, la littérature faisait partie d’un passé révolu. Il avait alors à son actif une bibliographie de trente bouquins, romans, essais, biographies, poésie, nouvelles, théâtre. Il avait touché à tous les genres, et toujours avec un soin du détail, un goût pour la complexité, la recherche formelle.

Mais j’avais une mission hautement prioritaire à terminer.

Après mon passage Rue du Prince Royal, à côté du bureau d’avocats où se tramaient des affaires de portée internationale, après avoir déposé un paquet de cent et onze pages sous enveloppe scellée, en double exemplaire auprès de la réceptionniste affable de la Maison des Auteurs, une jeune stagiaire à qui je souhaite un bel avenir, je devais envoyer d’autres paquets, seize grosses enveloppes bourrées de papier et d’une lettre. Je passai dans l’après-midi par la poste de la place Saint-Denis, commune de Forest, et puis, lorsque ce fut terminé, envoyé, je m’accordai une récompense, un bon paquet de frites, sauce samouraï, sur la place Saint-Denis, entouré d’un groupe de gamins d’une école qui mangeaient leurs beignets. Ouf ! Dieu merci me suis-je dit, cette journée arrive à son terme, mon projet arrive à son terme, est-il terminé pour autant ? Oui, le projet est achevé, maintenant le résultat de ce projet va vivre sa vie comme un grand, il ne m’appartient plus. Je peux tourner la page, passer à autre chose. Les frites étaient cuites selon l’art culinaire bruxellois, deux fois, salées à point, croustillantes, dorées. Oui, je pouvais être fier de moi. C’était fait, le « Contrat avec C. » était honoré.

Je venais d’envoyer les exemplaires de mon premier roman aux éditeurs.

Merci Gaston. Ce billet t’est dédié. Où que tu sois maintenant. 


Au-delà

Il n’est de science, il n’est de fête
qu’au-delà de la tempête.

Abats-toi, ciel, élève-toi,
sois la caverne, sois le toit,

sois le vide que je ne suis,
moi l’homme de feu et de suie,

sois le silence pour qui je
suis entré dans l’immense jeu,

sois tout, ne sois rien, c’est selon.
Anges de rien, ô nuls rayons,

il n’est de fête, il n’est de science,
qu’au-delà de la patience.

Gaston Compère – Ecrits de la Caverne (1976) 


Gaston Compère (1924 - 2008), écrivain belge, photographié en 1987.


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