Monday, 18 March 2013

Septembre 44, la Bulgarie entre en guerre


Au moment où les troupes de Tolboukhine entrent en Bulgarie, mon père vient d’être démobilisé. Il a vingt-cinq ans. Il a passé trois années de sa vie à ne rien faire d’autre qu’à attendre un ennemi hypothétique qui n’est jamais venu, quelque part sur le Danube. Il a eu de la chance de ne pas combattre sur le front de l’Est avec les autres alliés de l’Allemagne : la Hongrie, la Roumanie, l’Italie.
Cette fois, l’armée bulgare va se battre pour de bon, dans un retournement d’alliance digne des jeux de Risk ou du « 1984 » d’Orwell (« nous sommes ennemis d’Eurasia, nous l’avons toujours été, le seront toujours » scandent en chœur fanatisés les bureaucrates du Ministère de la Vérité (du mensonge)  - et puis quelques jours plus tard : « Eurasia est notre allié, l’a toujours été, pour toujours » ad nauseam), aux côtés des soviétiques, contre son ancienne alliée, l’Allemagne. De septembre 1944 à mai 1945 les troupes bulgares combattent les forces de l’Axe en Yougoslavie et en Hongrie. Elles participent à des opérations de réduction des dernières poches de résistance, dans les confins de la Serbie, dans le sud de la Hongrie, jusqu’au moment où Berlin va tomber. Trente-deux mille soldats bulgares ont été tués pendant ces combats. Une goutte d’eau dans l’océan des pertes militaires effroyables de la guerre, 90% d’entre elles sur le front de l’Est ?

Mon père a encore eu de la chance. Ne pas se trouver parmi ces trente-deux mille victimes, ça compte !
Alors, il est content, égoïstement satisfait d’être en vie, d’avoir échappé au carnage du front de l’Est, d’être né dans un pays épargné par la dureté de la guerre qu’il aura vue de loin. Cela lui donne une assurance, un charisme, une personnalité. J’ai vu de vieilles photos (pas de cette époque là), un fringant jeune homme, un lion, très sûr de lui.
Et que fait un jeune homme démobilisé qui retourne à la vie civile, dans un pays où les femmes attendent le retour des soldats ? Il séduit !
Tant et si bien qu’il finit par se marier.
Qu’il finit par avoir un fils quelques années plus tard, vers 1947.
Un fils…. Mon demi-frère.
Ah Père ! Père, profite de ce bonheur, profite-en, tu ne sais pas ce qui va arriver… ce qui va te tomber dessus… bientôt… le début d’un grand malheur…

Père, je pleure sur ces années que tu as perdues. La Bulgarie sort de la guerre, mais …. Mais… entre dans l’hiver totalitaire.
Staline et ses amis ont mis la main sur toute l’Europe, que pendant des dizaines et des dizaines d’années on appellera l’Europe « de l’Est »… c’est notre patrie commune, elle a été coupée en deux pendant si longtemps, les familles ont été séparées… mais c’est une autre histoire.
En attendant, mon père est marié, il est instituteur et il élève son fils, « T. » quelque part dans un village non loin de Sofia, la capitale. « Sofia »… La Sagesse ? Que non ! Il l’élève avec amour… je dois le supposer, un père aime ses enfants.

L’hiver totalitaire se prolonge sur le pays… les purges, les déportations… Il y a même eu un « petit Goulag bulgare » ; bien des années plus tard il m’a montré des brochures clandestines… Je n’y croyais pas. Pour moi, le « Goulag » c’était la grande affaire de l’Union Soviétique que Soljenitsyne avait dénoncé (j’y reviendrai à l’occasion d’un autre billet ; la lecture de l’Archipel du Goulag a été la grande révélation tragique de mes lectures de jeune homme)… Mais mon père n’est pas de ce bord là, de celui des « komissars », des « guépéous », des « tchékistes » ; il se tait, il rumine, il pense, en silence… Mais il commence aussi à partager ses questions, ses doutes… Il aime le Roi Boris qui a dû quitter le pays, celui qui les a protégés de la barbarie nazie, qui lui a sauvé la vie !
Fais-attention à toi père, l’ennemi entend, l’ennemi rôde…

Hélas… je sais ce qui va t’arriver. J’ai l’avantage sur toi. Tu me l’as raconté. Mais toi, là-bas, dans ta province muette de terreur, tu es encore dans l’illusion d’un bonheur possible au pays des petits goulags.



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