Comment te dire adieu?



Lorsqu’elle ouvrit les yeux ce jour-là, Martha était encore heureuse.

Son amoureux du réseau lui avait téléphoné.

Il venait de rentrer de voyage ; et cette fois, c’était décidé, ils en avaient longuement évoqué la possibilité, mais il voulait la rencontrer pour de vrai, il passerait la voir dans la matinée. Martha n’avait pas hésité, elle lui avait juste demandé de ne pas la déranger pendant sa séance, il connaissait la nature de son travail ; elle pouvait perdre sa concentration. Elle dit à son ami  de patienter jusqu’à midi pour se rencontrer enfin.

Martha jeta un coup d’œil sur la vieille église à travers son vasistas illuminé. Un couple de pigeons se posa sur le rebord de la fenêtre qu’elle ouvrit en grand.
Elle sentit une douceur printanière se répandre de la plante des pieds à son pubis. Le chartreux gris aux yeux pers poussait la tête dans le creux de sa hanche, ses moustaches lui chatouillaient le bassin où de minuscules brins de glycine et d’orties se mettaient à frémir. Martha sentait un jardin dans le fond de son ventre, les fleurs allaient éclore, lui peupler l’aine de bosquets, cascader le long de ses cuisses.
Elle en ferait cadeau pour son ami, oui, son futur amant. Ils s’étaient si longuement désirés à distance !
La journée s’annonçait magnifique.

Le client était arrivé à l’avance, c’était un anxieux, elle le fit patienter quelques minutes puis le convia à prendre place dans un des deux fauteuils du salon, elle s’asseyait toujours dos à la fenêtre. Elle avait mis de l’encens, allumé quelques bougies pour l’ambiance, activé la petite plante avec la cascade, un rafraichissant bruit d’eau se déversait discrètement dans la pièce. Elle expliqua en quoi consistait une séance, le protocole à respecter, elle commencerait par une relaxation, le patient n’avait qu’à fermer les yeux et suivre sa voix qui suggérerait les étapes de la déconnexion du mental, du recentrement sur le corps, de la plongée dans les sensations, de l’ouverture du soi à autre chose.
L’étape suivante dit-elle consisterait à invoquer les entités qui se manifesteraient à travers elle, lui souhaiteraient la bienvenue, et puis lui délivreraient leur message. Cela pouvait prendre quelques minutes ou une heure, cela dépendait des entités. Enfin, il y aurait encore du temps pour qu’il pose ses questions, deux ou trois. Il ne devrait s’attendre à rien de spectaculaire, elle manifestait le pouvoir des entités par le canal de communication qui lui avait été accordé, par la claire-audience. Sa voix ne serait pas altérée. Il y aurait des moments où elle se mettrait à chanter, des chants profonds, issus du lointain, d’âges obscurs où la puissance des chamans, des fées et des sorcières viendrait donner corps et voix à la présence.
Martha en était arrivée au point délicat d’une séance de divination, délivrer le message des entités, dire au client le sens de sa présence en ce lieu, en ce moment.

Le couple de pigeons roucoulait ; les arbres de la place bruissaient dans le vent léger, les mouvements des branchages murmuraient les discrets soupirs des jardins enfouis sous les pavés. La cloche de l’église sonna la demie de dix heures.
Sur la place où le facteur passait une ou deux fois par semaine, et la camionnette du boulanger tôt le matin, un bruit de freins strident brisa l’harmonie du village habitué aux gestes lents, à la parole et aux chants de Martha. Une voiture cabriolet s’était arrêtée sous ses fenêtres. Un klaxon sonna plusieurs fois dans l’air doux.

Comme tous les jours, Martha accueillait le visiteur inconnu qui venait à sa rencontre. Sur le fauteuil vide en face d’elle, une absence, un amour fou perdu à jamais s’incarnait tenace, survivait envers et contre toutes les évidences. Martha chantait du fond des âges un cri qui ne pouvait se résoudre aux adieux.

Le bruit du klaxon passa dans le flux de sa méditation sans l’effleurer, mais lorsque la portière claqua, et qu’une voix d’homme lança une gueulante : « Martha, je suis arrivé », les voix intérieures se turent, Martha ouvrit les yeux surprise et vit le client en face d’elle furieux, se lever, et jurer qu’il ne reviendrait plus, plus jamais.

Martha sentit les fleurs le long de ses cuisses s’assécher à l’instant. Le jardin du fond de son ventre envahit par le sable, Martha pliée en deux de douleur, cassée sur son fauteuil, se mit à pleurer.




Françoise Hardy, Amsterdam, 1969
Crédits: "Comment te dire adieu?" - chanson de Françoise Hardy (1968)

Cette "short-short story" est le résultat d'un travail sous contrainte d'atelier d'écriture (18 et 25 avril 2013).

En commentaire: la première version de ce texte

Commentaires

  1. Lorsqu’elle ouvrit les yeux ce matin-là, Martha était encore heureuse.

    Rentré de voyage, son amant lui avait téléphoné la veille. Oui, il passerait la voir dans la matinée. Martha lui avait demandé de faire attention, de ne pas la déranger pendant sa séance, elle risquait d’en perdre sa concentration, et le patient s’il n’était pas un habitué pouvait ne jamais revenir. Elle avait noté dans son calepin rouge un rendez-vous avec un nouveau client. Elle dit à son amant d’attendre jusqu’à midi.
    Martha jeta un coup d’œil sur la vieille église à travers son vasistas illuminé. Un couple de pigeons se posa sur le rebord de la fenêtre qu’elle ouvrit en grand.
    Elle sentit une douceur printanière se répandre de la plante des pieds à son pubis. Moussu, le chartreux gris aux yeux pers poussait la tête dans le creux de sa hanche, ses moustaches lui chatouillaient le ventre où de minuscules brins de glycine et d’orties se mettaient à frémir. Martha sentait que la nature lui avait fait cadeau d’un jardin dans le fond de son ventre, les fleurs allaient éclore, lui peupler l’aine de bosquets, cascader le long de ses cuisses.
    Elle en ferait cadeau pour son amant.
    Oui pensa-t-elle, ce serait une si belle journée !

    Le client était arrivé à l’avance, c’était un anxieux, elle le fit patienter quelques minutes puis le convia à prendre place dans un des deux fauteuils du salon, elle s’asseyait toujours dos à la fenêtre. Elle avait mis de l’encens, allumé quelques bougies pour l’ambiance, activé la petite plante avec la cascade, un rafraichissant bruit d’eau se déversait discrètement dans la pièce. Elle expliqua en quoi consistait une séance, le protocole à respecter, elle commencerait par une relaxation, le patient n’avait qu’à fermer les yeux et suivre sa voix qui suggérerait les étapes de la déconnexion du mental, du recentrement sur le corps, de la plongée dans les sensations, de l’ouverture du soi à autre chose.
    L’étape suivante dit-elle consisterait à invoquer les entités qui se manifesteraient à travers elle, lui souhaiteraient la bienvenue, et puis lui délivreraient leur message. Cela pouvait prendre quelques minutes ou une heure, cela dépendait des entités. Enfin, il y aurait encore du temps pour qu’il pose ses questions, deux ou trois. Il ne devrait s’attendre à rien de spectaculaire, elle manifestait le pouvoir des entités par le canal de communication qui lui avait été accordé, par la claire-audience. Sa voix ne serait pas altérée. Il y aurait des moments où elle se mettrait à chanter, des chants profonds, issus du lointain des âges obscurs où la puissance des chamans, des fées et des sorcières viendrait donner corps et voix à la présence.
    Martha en était arrivée au point délicat d’une séance de divination, délivrer le message des entités, dire au client le sens de sa présence en ce lieu, en ce moment.

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  2. Le couple de pigeons roucoulait ; les arbres de la place bruissaient dans le vent léger, les mouvements des branchages murmuraient les discrets soupirs des jardins enfouis sous les pavés. La cloche de l’église sonna la demie de dix heures.
    Sur la place où ne passait plus que le facteur deux fois par semaine, et la camionnette du boulanger tôt le matin, un bruit de freins strident brisa l’harmonie du village habitué aux gestes lents, à la parole et aux chants de Martha, la douce folle qui habitait sous les combles faces à l’église. Une voiture cabriolet s’était arrêtée sous les fenêtres de Martha. Un klaxon sonna brutalement.

    Comme tous les jours depuis la mort de son mari, Martha accueillait le visiteur inconnu qui venait à sa rencontre. Sur le fauteuil vide en face d’elle, une absence, un amour fou perdu à jamais s’incarnait tenace, survivait envers et contre toutes les évidences. Martha chantait du fond des âges un cri qui ne pouvait se résoudre aux adieux.

    Le klaxon interrompit sa méditation, les voix se turent, Martha ouvrit les yeux surprise et vit le client en face d’elle furieux, se lever, et jurer qu’il ne reviendrait plus, plus jamais.
    Martha sentit les fleurs le long de ses cuisses s’assécher à l’instant. Le jardin du fond de son ventre envahit par le sable, Martha plia en deux de douleur, cassée sur son fauteuil, et se mit à pleurer.

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