Jaspe Rouge


Goût d’arrière-boutique qui sent le poisson et les tripes de porcs aux nouilles. Un lampion orange vinasse suspendu à l’entrée du troquet dispense une chiche lumière, les silhouettes bougent en bloc, embrumées par les fumées des cigarettes, joueurs de ma-jong en chemises blanches trempées de sueur, ou torse nu à crier pour se faire entendre dans un mauvais cantonais ; débarqués en masse ce matin depuis le Nord, cars bondés de travailleurs des cités mouroirs égrenées comme des crottes le long du fleuve jaune pourri. Que viennent-ils vomir ici, leur liasses de renminbi dégoulinantes de beurre, durement gagnés, saletés et compagnie, trafics de corne de rhinocéros, trafics d’organes somalis, bangladeshis, reins, poumons, cornées, rate, on enlève, on enlève, le business en expansion du recyclage de l’humain pauvre par d’autres humains pauvres, des dernières bêtes sauvages traquées dans les poubelles des bidonvilles par des chasseurs à l’odeur d’urine, juste la couleur ou l’odeur de peau qui diffère, tous esclaves du Machin, tous champions du Foutre, que viennent-ils fondre ici leur masse de graisse sous les lampes à 200 watts des casinos de Macao, Hong-Kong, et des cités flottantes off-shore qui se baladent en eaux troubles, de Dubaï à Sydney, de Tokyo à L.A.

Mais, moi, non, cette odeur de vieille pute ne me va pas, j’ai décidé de traquer ces chausseurs de bottes à mille lieues qui déglinguent les frontières, les bordures dessinées sur les cartes obsolètes à l’encre bleue. L’encre de mon enfance. Sonata Blues. J’ai décidé de leur faire la peau, les passer à tabac, vaux-riens, va-nu-pieds de ma justice expéditive, vous souffrirez et le purgatoire, et l’enfer. Je vous traînerai devant vos juges.

J’avais un rencart avec un bougre camé jusqu’aux yeux, la moelle des os rongée par l’acide des acides, des bons tuyaux à me refiler, un mec ou une fille, difficile à dire, visage vidé de toute expression, le corps, n’en parlons pas ; et pourtant, il (ou elle) se prostituait, pipe à dix renminbis pour les pauvres travailleurs des collectivités de l’Empire du Milieu reconstitué, empire de mes fesses, et cette loque me fourguait le nécessaire, infos sur les patrons des Triades qui s’agglutinaient dans ces bouges de troisième catégorie, réseaux sociaux de façade pour pervers psychotiques, maladies de la peau.

J’avais un rancart pour une info.
De quoi renverser les mondes.
De quoi bouleverser l’équilibre gauche – droite.
De quoi se refaire une santé financière jusqu’à ma septième génération et aux fils des fils de mes fils, et plus loin.
Plus loin. Il fallait juste que je repère mon indic. Pas facile dans ce brouhaha de tripot à Kowloon, dans le repaire de l’Ombre Jaune qui avait nourri mes lectures de sinistre mémoire.

Enfin, je le vois, il (ou elle) se pointe, encore plus cramé que d’habitude, mon dieu, est-ce possible, je ne sais que penser, j’ai pitié, c’est une créature du Seigneur, oui, je me dis ça, il a aussi droit à l’amour.
L’indic ce rapproche, putain, l’haleine, insupportable. Me susurre des mots doux à l’oreille. Quoi, il veut putasser. Non c’est une manœuvre, pas attirer l’attention, pas se faire remarquer autrement que par son rôle de bonniche du caniveau. Il me dit un truc, juste ceci :

« Jaspe Rouge. Vous devez trouvez Jaspe Rouge ».

Puis, le mec s’écroule, foudroyé, par quoi, par qui, il me tombe flasque entre les bras.
Jaspe Rouge ? J’ai rien compris, pas eu le temps de poser des questions.
Chercher, faudra fouiner, mais avant ça, me dégager de cette mélasse. Déjà, les gorilles des Triades me lorgnent derrière leurs lunettes miroirs, je devine les traceurs, les capteurs, les nano-machines qui passent dans l’air, je suis déjà en train de respirer leurs particules.
Jaspe Rouge. C’est quoi. Me tirer d’ici avec ce machab sous les bras, pas facile.

« Salut l’ami ! » que je fais à un des gorilles du service de sécurité. « Z’auriez une boisson énergisante pour mon pote qui est dans les vapes ? »

(à suivre)



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Cœur ouvert XI