Nocturne Indien (Tabucchi)


Il y a une dizaine d’années j’ai vu le beau film d’Alain Corneau « Nocturne indien » (1989, avec Jean-Hughes Anglade et Clémentine Célarié), avant de lire le roman de Tabucchi. Puis j’ai revu le film, et j’ai encore relu le roman, une fois ou deux. Un peu plus de cent pages, ça se tient, une longue nouvelle, un court roman, ça se lit d’une traite, la longueur d’un film.

Les mots et les images, les voix des personnages qui s’incarnaient dans ma lecture silencieuse et la voix de Jean-Luc Anglade incarnant le double héros « Nightingale / Rossignol », renforçaient leurs effets dans un équilibre, une fidélité au texte, qui m’a rarement autant séduite. C’est un peu comme si le film de Corneau n’était pas une adaptation du roman de Tabucchi, mais le roman lui-même, et le livre de Tabucchi, le film lui-même.

J’ignorais tout de l’auteur, Antonio Tabucchi, né en 1943 à Pise, professeur de littérature à l’université de Sienne. En fait je ne me suis vraiment intéressé à lui qu’à partir de l’annonce de sa mort, le 25 mars 2012. Il est mort à Lisbonne, car, toute sa vie, Tabucchi a été amoureux du Portugal, de sa langue, de sa culture, il a été le traducteur de Fernando Pessoa, il aurait voulu être lui-même, dit-on, un des nombreux doubles, ou hétéronymes du grand écrivain portugais. Il l’a rejoint dans les limbes du saudade et des identités multiples.

« Nocturne indien » est un de ses premiers romans. Je n’ai rien lu d’autre de lui, et ce livre me suffit pour comprendre et apprécier Tabucchi. De toute façon, je n’ai plus le temps de lire, sauf à relire, qui est le plaisir du connaisseur.

J’ai redécouvert l’Inde, littérairement parlant, avec ce livre, une Inde de quête intérieure où un personnage parcourt le pays en sens divers et, en apparence, sans cohérence, pas du tout comme un touriste, plutôt comme un chercheur, ou, comme il le qualifie ironiquement lui-même un « chercheur de rats morts ».
« Pardon ? ! »
« Je plaisantais », dis-je. « Je fouille dans de vieilles archives, je cherche des chroniques anciennes, des choses englouties par le temps. C’est mon métier. J’appelle ça les rats morts. »
 Mais quel est l’objet de sa recherche?

Le livre est constitué de douze courts chapitres, chacun correspond à une étape précise du voyage du narrateur. Comme par un curieux détournement de la fonction d’un guide touristique, Tabucchi débute par un répertoire des lieux, parce qu’écrit-il « un quelconque amateur de parcours illogiques pourrait, un jour, l’utiliser comme guide. »

Le narrateur est à la recherche d’un ami dont il n’a plus de nouvelles. Il a disparu quelque part en Inde. Il a décidé de partir sur les dernières traces qu’il a pu récolter du passage de cet ami, dans une lettre, une conversation, une allusion, l’ombre d’une rumeur. Son voyage débute par Bombay et la rencontre d’une jeune prostituée qui l’aurait connu. Puis un hôpital où il aurait été soigné, et une autre rencontre avec un médecin trop fourbu et fataliste pour s’étonner de la quête de ce voyageur qu’il pressent impossible. Et ainsi de suite, à travers l’Inde du Sud, en passant par Madras et la Société théosophique, et d’autres lieux, d’autres rencontres, il y en a douze, ce qui n’est pas l’effet du hasard, pour s’achever dans un hôtel de luxe sur la plage de Goa, et la rencontre avec une femme.

J’ai envie de dire : oui, nécessairement avec une femme.
Et qu’en est-il de la recherche de cet ami ?
C’est ce que je vous laisserai découvrir.

Pour ma part, peut-être que ma quête du sens de ce livre passera un jour par un voyage dans les pas de ce narrateur énigmatique, quelque part dans les marges d’une Inde du Sud plus imaginaire que réelle, mais d’une Inde initiatique, telle que nous l’aimerons toujours.


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