Rien de mieux à faire (II)


Hier matin à l’aéroport. L’avion dans lequel nous devions partir a eu un problème technique, les autorités nous ont fait patienter avant d’en prendre un autre. Mourant d’ennui, j’entamai ce « rien de mieux à faire » que j’eus à peine le temps de poster sur le blog après l’appel du départ et l’indication (à suivre).

Vous êtes prévenu, c’est de l’écriture en direct, live, sans effets spéciaux. Sans scénario.

Dans l’avion, j’entamai un journal de voyage sur mon petit carnet noir (le Moleskine) poursuivi hier en soirée et aujourd’hui. Ces textes écrits d’une main droite qui parfois tremble, que j’ai du mal à relire, ces notes n’ont pas encore leur place ici sur le blog, la douleur d’une perte récente y est trop visible, trop intrusive pour vous qui lisez ceci, n’ayant rien de mieux à faire. Je ne tiens pas à vous infligez un spectacle navrant. J’ai rédigé mon « Journal d’un Fou » dans l’urgence, pour bondir sur la vague le plus vite possible et je l’ai mis en ligne au fur et à mesure sur le blog. Mais le carnet noir est une part de ma nuit.

J’ai entendu plusieurs personnes ces jours-ci me dire (avec des variantes) : « tu as plus peur de ta lumière que de ton ombre ».
Mais l’écriture de la nuit est le passage obligé vers le jour. Et les histoires d’amour qui finissent mal sont plus intéressantes que les autres.
Affronter sa peur. Devenir entier. Le Soi. De jolis mots. Travailler, travailler encore.

Zoomez.

Le but de votre voyage est visible depuis une dernière déchirure des nuages, le petit monastère perché sur sa montagne. Il a été oublié sur les cartes, il est situé quelque part au-dessus de Simla, l’ancienne capitale d’été des gouverneurs britanniques de l’Inde.
Dans une autre version de cette histoire, ce monastère est très connu, des jeunes gens y accourent du monde entier, c’est celui de Shaolin, sur le mont Song, en Chine du Nord.
Dans les deux cas, Simla, ou Shaolin, l’important c’est d’y arriver. Le voyage a été éprouvant, long (vous rappelez-vous, vous arrivez de l’espace profond dans une navette effilée comme une aiguille de diamant prête à vous percer le cœur).
Vous allez y subir des épreuves physiques, émotionnelles, morales, des étapes d’un apprentissage qui en a cassé plus d’une.
C’est votre volonté. Il est vrai que je vous connais suffisamment. Vous êtes toutes deux aiguisées pour la lutte avec vous-même, un affrontement pour vous dépasser.

Le maître vous accueille, sans un mot, sans un sourire. Il n’a pas de visage. Le maître est une machine face à laquelle vous vous installez pour passer un premier test.
Vous suivez les instructions à l’écran. Déposer les avant-bras sur l’accoudoir, vous laissez faire. Regardez le point rouge sur l’écran. Des anneaux métalliques claquent, vous êtes enfermées, bras et jambes réquisitionnés. Un casque descend sur votre tête. Le maître ne possède ni bras ni jambes, une volonté pure.
Une piqure, prélèvement de peau, de sang, analyse de votre code génétique. Caméra qui se rapproche de votre visage. Examen du fond de l’œil. Une injection que vous sentez à peine. Des visages passent sur l’écran, des inconnus, des membres de votre famille, vos amis, des célébrités, toutes sortes de visages, le vôtre aussi passe plusieurs fois, des vagues de visages de toutes les couleurs, de tous les âges, le livre des visages de l’humanité se déverse de plus en plus vite, votre perception consciente n’arrive plus à suivre. Des marqueurs biochimiques circulent d’une zone à l’autre de votre cerveau. Des capteurs isotopiques suivent les autoroutes du signal nerveux d’un groupe de neurones à l’autre, établissent la carte de votre cerveau. Des sons, de la musique, des mots.
Le test dure longtemps. Vous êtes endormies. Les analyses se poursuivent.

Dans l’attente sur les rayons de la bibliothèque, les livres conservent des mots par milliers.
Quand le rien se déploie, il contamine le langage, chaque mot devient une étoile dont le cœur va exploser, une inflation gigantesque de mots pour remplir le rien d’une attente. De votre attente.
De l’attente de vous.
De votre ciel.

Le savoir ancien infuse dans l’eau bouillante. Vous buvez un thé vert, fort.
Le maître est content.
Vous êtes acceptées dans l’école de la parfaite équanimité.

Sur cette plage où je me suis arrêté de nombreux souvenirs se réveillent. Le printemps tarde aussi à venir en Grèce.
J’ai des souvenirs d’autres textes, d’autres saisons, d’une autre femme, d’une fille.
Retrouver une égalité d’humeur, un détachement et une sérénité.
Car je n’ai rien de mieux à faire.
Qu’à m’abimer dans le jardin des souvenirs, le jardin d’une éternité à gagner. Mais quelle est cette femme qui se rapproche, un livre en main ?

(à suivre)


Moebius (Jean Giraud), Le Jardin

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