Monday, 8 April 2013

Rien de mieux à faire (III)


« Bonjour C., je suis ton âme.


- Tu m’as perdue. Le sais-tu ? Depuis fort longtemps.


- Une machine, voilà ce que tu étais devenu.

- Excusez moi Madame mon âme, vous exagérez …

- Rien du tout ! Tu fais ton petit malin, tes pirouettes, je les connais. L’intellect, toujours l’intellect. Tu as tout perdu. Admets-le.


- Tu restes sans voix. Très bien, tu parles trop. Il est temps que tu écoutes.

- Bon… si vous le dites… Je ne vous voyais pas comme ça.

- Comment ?

- Pas en Gwendoline, Dame du Lac ou Yseult.

- Amusant… tu ne me voyais pas ainsi. Pourtant, je le sais, tes rêves romantiques d’adolescent attardé m’ont appelé…

- Attardé ? Non, celui que je fus, que je suis resté, au secret, dans un cœur ignoré de ma conscience, de ma lucidité d’homme… Pas attardé… ou alors… en retard… venu trop tard… l’impermanence, Parménide mon âme.

- Héraclite… Oui, je sais, tu combats sur les rives du fleuve, et dans le fleuve, en même temps.

- Emporté par le courant je lutte et le flux me renverse, me fracasse, me noie. Observateur sur la berge, c’est toujours le même fleuve qui s’écoule. Il est calme ou furieux, il est plat, lisse comme un filet d’huile, ou tourmenté, c’est toujours le même flux sous le ciel. Tout change, rien ne change.

- Dedans, dehors. Je te connais C. Je t’ai créé.

- Dites-moi Madame mon âme. Aviez-vous déjà songé au cas de Virginia ?

- Virginia, une de tes héroïnes ? Tu le clames partout.

- Que voulez-vous. Je ne peux m’en empêcher. Vous aussi aviez remarqué que mes héroïnes se suicident ?

- Evidemment… Marilyn… Virginia… Un pattern.

- Vous auriez-pu m’apparaître en l’une d’entre elles. Une femme sensible, fragile.

- Raconte C. Raconte pour Virginia.

- Tragique destin. En mars 1941, le 28 précisément, elle n’en peut plus, elle est persuadée d’être devenue folle, et cette douleur insupportable la pousse à l’irréparable… Et de quelle façon.

- Raconte C. Raconte pour Virginia.

- Elle ramasse des cailloux, des pierres bien lourdes qu’elle met dans les poches de son tablier. Elle se rend sur les berges de la Ouse dans le Sussex… s’avance dans la rivière calmement… regarde le courant autour d’elle, il est assez fort. Elle avance encore jusqu’au moment où elle sent qu’elle va perdre pied, regarde autour d’elle, un dernier long et désespéré regard vers le ciel qui ne l’a pas entendue, vers les nuages qui ne se sont pas laissés capturés par sa prose ténue, vers l’impalpable qu’elle a tenté de fixer, sans cesse renouvelés, sans cesser d’incarner fixement dans le ciel l’idée d’un nuage, et devant l’échec resplendissant de son art face à la nature, elle se laisse glisser, elle se laisse entraîner au fond par le lest, par le poids des mots desquels elle a failli, pour les trahisons de ses amours, pour ses passions déçues, elle coule et disparaît…. Ainsi meurt la plus grande romancière du vingtième siècle.

- Tu aurais voulu la sauver. Elle et Marilyn aussi. Pourquoi ?

- Madame mon âme, j’ignore d’où je viens, peut-être de vous… Vous êtes une Reine. Mais vous n’êtes pas mon âme. Et je suis inconscient des forces qui se jouent en moi.

- Prends garde aux destins croisés C.

- Se laisser glisser dans un fleuve permanent et impermanent, devenir partie du courant, et en même temps, lestée de pierres, s’attacher à la vase… flotter ensuite le regard vide tourné vers le ciel… nouvelle Ophélia…

- Comment me vois-tu C. ?

- Je suis une petite fille couchée sur le sable à côté des nuages. Elle, c’est moi. Tout ce que tu connais de moi est un habillage d’adulte. Des vêtements, un corps, un autre sexe même, et l’âge qui marque jour après jour des traces fines d’un âpre et discret combat sur un visage. Le temps.

- Je me transforme pour toi. Regarde !

- Non. Cette image restera secrète. Ne vous transformez pas. Soyez-vous même mon âme, telle que dessinée par Moebius dans  « Le Jardin ».

- Si tu le souhaites… Allons ! Au travail maintenant. Tu vas m’écouter, c’est ce qui est écrit.

- Quel est le livre que vous tenez en main ?

- Celui que tu voudras… Que dirais-tu de « L’interprétation des rêves » ?

- Humm

- Ou des Upanishads ?

- Froid, tout ça est froid.

- Prends-le. Il est pour toi C. Cadeau de la Reine !

- Merci… Voyons… Mmm… De quoi s’agit-il ?...

- …

- Mais ! C’est une plaisanterie ! Ce livre est vide. Toutes les pages sont blanches.

- C’est mon cadeau je te l’ai dit. Ce sont les pages que tu vas remplir pour me retrouver.

- Je croyais t’avoir trouvée. Et je t’ai perdue. Comment pourrais-je te retrouver ? »

(à suivre)


The Hours, 2002 - Nicole Kidman as Virginia Woolf

1 comment:

  1. C'est tellement mystérieux, le pays des larmes. Le petit Prince

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