Friday, 12 April 2013

Rien de mieux à faire (IX)


Décembre. L’avion descend sur New Delhi aux petites heures du matin.
Tu verras.
Les files de sans-abri se mettront en marche, enroulés dans leur couverture pour une errance d’un jour nouveau. Ils émergeront du brouillard comme des fantômes dans le silence. Des conducteurs de tuk-tuk se réveilleront au volant de leur gagne-pain, ceux-là sont privilégiés, ils ont économisés assez pour s’acheter un pousse-pousse à moteur, payer leur licence, graisser la patte des policiers, avec le reste survivre, faire la course, gagner quelques roupies. Ils sont des dizaines de milliers. Les moteurs pétaradants qui empuantissent les villes indiennes surpeuplées sont le signe que les dieux sont favorables à certains, et pas pour ceux qui croupissent dans le caniveau avec rien.
Tu verras.
Des femmes allumer des feux dans la rue avec les détritus.
Des vaches décharnées manger des sacs en plastique. Et puis mourir, trop faibles pour avancer. Elles s’affalent dans les rues. Les passants passent leur chemin. Tu verras, mais tu l’as déjà vu.
Tout comme moi. J’ai vu.
Et pourquoi voudrais-je y retourner ?
Et pourquoi y retournes-tu pour la douzième fois ?
Aux Indes mystérieuses de mon enfance ?
Aux Indes belles et opulentes de ton enfance ?
Aux Indes du British Raj ? Des aventuriers rêvés par tous les petits garçons ? Mowgli ou Kim.
Parle-moi petite princesse hindoue. Speak to me. Little Princess. Tu adorais regarder ce film étant petite, ma fille. Tu l’as bien regardé dix fois. Et mois, peut-être six fois. Et nous avons pleuré une fois ou deux. Et toi à chaque fois que tu le revoyais avec tes copines. Puis l’âge est passé. Le film est resté. Rangé dans la bibliothèque, quelque part dans une nuit où toutes les petites filles sont des princesses orphelines, où leur père tué croyait-on à la guerre, revient, estropié, aveugle, ayant perdu la mémoire, mais vivant, il revient, et au son d’une voix, au tintement d’un objet magique il se souvient. Tu te souviens. Quelqu’un se souvient.
Et toi my little princess hindoue qui descend dans ton avion sur New Delhi, tu repenses à tout cela, la vie, ta vie, fille du Kerala, vie en Occident, études et travail à Londres, à New York, tu reviens, tu ne peux t’empêcher d’y revenir, car ton cœur est à jamais ici, il est chez lui, dans la liberté absolue.

Tu pars pour le Nord, pour Simla (ou Shimla).
Le chauffeur de taxi t’a amenée à la gare. Tu voyageras en train, à l’indienne, jusqu’aux contreforts himalayens. Tu veux retourner là-bas, dans ce temple perdu au sommet d’un piton rocheux, ce temple qui ne figure sur aucune carte, qui est peut-être imaginé par certains voyageurs, peut-être rêvé par un fou qui se prend parfois pour le père d’une little princesse hindoue, qui a vu le film avec elle cinq ou six fois, étant petite, et qui se souvient d’un passé très lointain.
Qui se souvient être lui-même passé par là, en descendant vers Simla.
Toi, tu montes vers le temple.
Il y a un sage dit-on, un eurasien mystérieux qui est venu on ne sait trop d’où, ni comment, mais il y a très longtemps, il est venu, s’est installé dans le temple sans nom, et depuis lors ses bandelettes de papier s’envolent à tous les vents de l’esprit avec des messages pour toutes les saisons, pour toutes les âmes, les cœurs qui souffrent, les cœurs malades, les cœurs vaillants, les courageux comme les défaillants, ceux qui espèrent encore et ceux qui n’espèrent plus rien.

Chandrika, tu es une backpacker qui n’a peur de rien, tu aimes voyager seule, dans l’inconfort ou le confort, qu’importe, ce qui vient. Dans le train tu as discuté avec beaucoup d’indiens, ils sont toujours très curieux, ils ont vite compris que tu es une Occidentale malgré ta petite taille, tes cheveux noirs et bouclés, ton teint mat, tes yeux bruns, et la petite touche de couleur rouge sur ton front, le tilak, qu’on appelle aussi le bindi ou en sanscrit le bindu, la goutte, qui n’est autre que le troisième œil mystique, le lien avec la création. C’est ce que tu portes en toute conscience sur ton front Chandrika, my little princess hindoue.
Chandrika, tu arrives à Simla. Tu vas suivre le trajet à pied jusqu’au monastère où t’attend le maître, celui pour lequel tu as accompli ce voyage.

Un vieux serviteur. Tu arrives un peu essoufflée tout en haut de la colline cachée dans les bois sur les hauteurs de Simla.
Tu as traversé une forêt obscure hantée par le fantôme d’un homme. Mais il est parti depuis longtemps rejoindre dieu sait quelle Béatrix au pays des neiges éternelles.
Un vieux, qu’il est ridé, sec, et souriant. Une miniature du rire et de la douceur concentrée dans un visage d’où deux prunelles te regardent en toute clarté.
« Bienvenue au temple de Simla Chandrika. Bienvenue dans l’Ecole de la Parfaite Equanimité. »

(à suivre)


Aishwarya Rai dans "Devdas" (2002)

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