Rien de mieux à faire (VI)


Elle arrive d’Amsterdam, épuisée par seize heures de vol et d’escales entre l’Europe et l’Extrême-Orient. Elle récupère une valise lourde, de cuir, renforcée par des lattes de métal, trois mois de bagage. Peut-être trois mois. En mettant les choses au mieux, ou au pire. Dans le hall de l’aéroport, une double rangée d’hommes en chemises blanches à manches courtes, tenant des panneaux de bienvenue, des noms, des noms, la plupart écrits en latin. Parfois des kanji, ils saluent au fur et à mesure que les passagers débarquent. S’inclinent du buste, cela sent la cérémonie préparée. Tous ces gens pour moi se demande-t-elle. Pour toi.

Elle arrive d’Amsterdam. Elle a vingt-cinq ans, des yeux bleus et des cheveux blonds, ultra-mince, une star fatiguée qui se cache derrière de grands verres colorés, un jean, une chemise à carreaux, elle a un air d’une étudiante américaine d’un campus chic de la Côte Ouest. Fais attention où tu vas avec ton look. Ses amis lui disent en rigolant. Elle rit. Elle rit mais parfois elle se détourne. Une ombre passe devant ses yeux. Elle se détourne.

Une seule femme dans la file, en tailleur strict de business woman, chignon serré, yeux plus noirs que la nuit, une eurasienne, elle ne porte pas de pancarte. Elle fait signe à la voyageuse. Un clignement de paupières. C’est pour moi. Oui c’est pour toi Karen. Elle te connaît mieux que ton ombre. Cette mystérieuse eurasienne. Sans un mot, des porteurs arrivent. Ni valise ni sac de cabine, ni manteau. Ils emportent tout. L’eurasienne lui prend la main, suivez-moi disent ses yeux.
Elle arrive d’Amsterdam. Le voyage n’avait pas encore commencé, c’est ici, oui c’est à cet instant qu’il commence.

Une limousine noire aux vitres fumées. Non ce n’est pas moi. C’est pour toi Karen. Tu es l’élue. Ils t’attendent.
Entre l’aéroport international et le temple, neuf cent kilomètres de route. Installez-vous montre l’eurasienne d’un geste doux et sans réplique. Nous soignons nos élèves. La question muette de Karen. Une réponse. Installez-vous. Laissez-vous faire.
Silence du moteur qui démarre. Rien ne filtre de l’extérieur. Dans l’habitacle, musique électronique d’ambiance, une flute à champagne sort par enchantement de la main de l’eurasienne installée en face de Karen. Les lunettes. Vais-je les enlever se demande. Ne pas montrer mes yeux. Pas trop vite. Pas à cette femme. Tu as raison. Pas à cette femme.

La limousine flotte sur la route, aucune sensation de frottement, l’immobilité d’un avion terrestre qui file ses cent cinquante kilomètres heure, comment est-ce possible. Dans l’avion elle a regardé trois vidéos pour s’empêcher de dormir : Inception et Oblivion d’une traite, l’envie de se défouler dans de la science-fiction. Puis elle a regardé Pina de Wim Wenders en luttant contre les vagues d’ondes lentes qui submergent son cerveau, l’invitent au sommeil, elle a perdu quelques fois les pas des danseurs. Du mouvement et de l’immobilité de la danse. Du théâtre. Ce que j’ai fait. Tout m’y mène. Oui c’est bien ce film. Elle se rappelle d’une discussion. Il lui en avait parlé. Un homme croisé. Un homme perdu échoué reperdu. Etrange. L’eurasienne semble lire ses pensées. Nous avons tout ce qu’il faut dans notre école dit-elle. Les talents. Les trésors. Vous les trouverez. Vous percerez les secrets. Karen s’endort épuisée, le voyage va passer plus vite sur la route que dans les airs.
Elle dort. Dors petite fille.

La limousine avale la route. Au soir la silhouette à tête de cheval du Mont Song. Sur le ciel en masse rude, rugueuse, solide, striée de bleus, de mauves, la montagne. Au sommet l’école. La route grimpe.
Karen, réveille-toi.
Tu es arrivée.

L’eurasienne précède la voyageuse d’Amsterdam. Ouvre la portière. Lui prend la main. Seconde fois. Main métallique. Elle brise. Karen sait. Elle enseigne. Elle brise les bras d’hommes lourds comme des bœufs, entre l’annulaire et le petit doigt. Tourne. L’adversaire désarticulé retombe.
Elle se laisse conduire à l’entrée. Là, l’eurasienne retire les lunettes de la voyageuse. Ces yeux. Pour moi. Oui pour toi.

Premières paroles en dix heures : « Bienvenue au temple Shaolin Karen. Bienvenue dans l’Ecole de la Parfaite Equanimité. »

(à suivre)


Miss Ylang  Ylang - Bob Morane, dessin de Vance.

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