Friday, 12 April 2013

Rien de mieux à faire (VII)


Karen a dormi d’une traite.

Au réveil, tu écoutes « Summertime Sadness » de Lana Del Rey, le casque vissé sur la tête.
Toc-toc. Un jeune moinillon tout de jaune vêtu entre dans ta cellule. Il te voit en train de te balancer le dos tourné à la porte.
L’eurasienne arrive quelques minutes plus tard.
Elle t’arrache le casque de la tête, ton baladeur l’envoie balader par la fenêtre, te plante ses yeux en forme de harpon dans les yeux. La pointe s’enfonce directement dans ton cerveau, lobe occipital, bousille une seconde les neurones de ton cortex visuel. Tu es aveugle. Sens les barbillons fouiller dans tes souvenirs, t’arracher des étincelles de douleur.
Elle n’a pas besoin de parler. Pas de musique ici.
Pas de cigarettes non plus. Elle prend ton paquet que tu as laissé sur la petite table de chevet. Par la fenêtre.
Tu as beau être l’élue, il te faudra te plier aux règles de l’école Karen.
Le plus difficile. Tes cheveux. Observe les élus, garçons ou filles, tous chauves.
L’eurasienne a libéré la jeune femme de son emprise magnétique. Sitôt les pointes du couteau retirées de son esprit, son corps s’affaisse sur le lit.
Première épreuve.

Trente-six heures plus tard la voyageuse se réveille dans une vaste salle blanche où trône la statue grimaçante d’une déité primitive et terrifiante. Des voix d’hommes font trembler le ciel, des vagues profondes d’incantations avalent les nuages, s’enroulent autour des arbres. Trente six corps allongés de jeunes gens sont en train de se réveiller. Ils n’ont plus de nationalité. Tous habillés de robes jaunes orangées, les bras nus, tous tête nue indifférenciée, le cerveau vidé de leur langue maternelle, réceptifs, prêts pour la première leçon.

L’entraînement physique commence. Léger. Quatre heures ininterrompues à se faire écraser les phalanges sur des briques, à se faire jeter sur le sol. Les pas de base. La danse du premier jour. Une salutation au Soleil. Tous ensemble dans la joie et la sérénité.
Les élèves ont droit à une collation : soupe Miso. Ce sera tout pour la journée. Un bol de riz peut-être ? Quand vous l’aurez mérité, vous êtes tous trop gras, trop lourds de vos idées, de vos préjugés, de vos croyances, rien d’autre avant d’avoir purgé votre esprit.
L’esprit après le corps. Les trente-six élus de la Parfaite Equanimité font cercle autour d’un maître pour une lecture, une méditation. Tout le monde parle en mandarin. Depuis leur réveil les élèves ne comprennent plus aucune autre langue. Cela facilite les échanges, la connaissance des textes.

L’eurasienne est restée à l’écart de Karen pendant les exercices.

A la fin de la première journée, elle vient la trouver. La prend par la main, pour la troisième fois. 
Ta première leçon privée dit-elle. A l’écart dans les bois.
Elle ouvre sa tunique. Deux sabres hauts et clairs.
Deux âmes explique-t-elle, chacune de ces épées a une âme. A toi de choisir. Instinctivement, Karen choisit l’épée que l’eurasienne tient dans sa main gauche.
Tu as choisi l’épée aux entailles. Regarde, une pour chaque ennemi dont l’épée a but l’âme.
Karen recule.
Tu as choisi la voie difficile explique l’eurasienne. Tu as choisi le chemin de la Main Gauche. Tu vas traverser le miroir. Tu veux me rejoindre dans mon groupe de combattantes. Mais voyons si tu as l’étoffe d’une guerrière.
En garde !

(à suivre)

Michelle Yeoh, in Crouching Tiger, Hidden Dragon - film de Ang Lee (2000)

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