Rien de mieux à faire (X)


Chandrika a dormi d’une traite.

Tranquillité des altitudes, ton corps vibre en phase avec la lumière, les effluves des camélias, gentiane, rhododendrons qui peuplent le jardin, les bavardages de la pie-grièche perchée devant ta fenêtre, bisous entre demi et quart de ton syncopés sur claquement de langue, gazouillis de fontaine dont chaque goutte tinte dans le fond d’un vert d’âme en éveil avec le printemps.

Première leçon avec l’eurasien, le Sage Youmtsoum qui a fabriqué ce nom pour toi, pour mieux se fondre dans la végétation, camouflage utile qui lui a servi dans un lointain passé à disparaître de la vue des ennemis, le Sage qui te dit d’emblée : « ici nous n’avons rien de mieux à faire qu’écouter, nous parlons peu, tu n’auras pour méditer qu’une phrase ou deux par jour, mes bandelettes qui t’ont attirée jusqu’ici, mais les mots mentent si facilement. »

Tu es curieuse Chandrika, et t’étonnes, « mais quel est ce chemin que vous enseignez Sage ? » demande-tu avec la fraîcheur de ta jeunesse.
- On dit que c’est la voie de la Main Droite. Méfie-toi, ce ne sont que des mots. Ne t’enferme pas dans le piège d’une doctrine, répond Youmtsoum.
- S’il y une main droite, que fait la main gauche, ô Sage ?
- Les mains s’ignorent, le cerveau est coupé en deux, le corps calleux a été sectionné net par la décision que tu as prise, et moi, j’ai été vraiment coupé en deux, comment pourrais-je savoir ce que fait ma main gauche ? Je vois le monde comme les visions d’un malade split brain.
- Est-ce le combat de la lumière et de l’ombre ?
- Si cela te parle. L’unité est au-delà du langage, tu choisis un chemin, ni bon, ni mauvais, mais chaque école suit sa méthode, son art, ici tu n’auras qu’à écouter ton cœur, tu n’apprendras rien de moi, tu vas probablement t’appauvrir, ne gagnera aucune compétence, aucun art, tu me quitteras plus nue qu’à ton arrivée, tu ne sauras même pas pourquoi tu étais ici. Tu choisis une voie ou l’autre, selon tes envies, les hasards de la vie, mais il y a toujours un choix à faire, tu agis et la moitié de l’univers disparaît à chaque instant de tes décisions, c’est ainsi, ton esprit peut-être, au-delà des mots, au-delà du langage éprouvera-t-il le sentiment de la profonde unité ? Je l’ignore. Tu choisis de perdre en venant ici. Acceptes-tu de poursuivre dans cette voie ingrate ? Regarde à quoi tu renonces. »

Sur ces dernières paroles, l’eurasien écarte le rideau qui masque le soleil et un écran à haute définition surgit du plancher, miracle de technologie très avancée dans ce monastère dépourvu de tout. Le sage claque les doigts, un film se déroule. On dirait le dernier sci-fi movie à la mode d’Hollywood.
Tu vois Chandrika deux voyageuses qui viennent de très loin, l’une est blonde, tu ne la connais pas, l’autre, c’est toi. Vous arrivez des confins du système solaire, ou de Mars. Tu vois une station spatiale, des navettes qui vont et qui viennent, une valse de vaisseaux effilés comme des aiguilles en diamant. Chaque image te perce le cœur. Tu vois la blonde qui plonge dans le décor d’une ville d’outre-espace, dans un désert, mais ce pourrait être une version plus moderne, plus high-tech de Londres ou de New York. Des lumières. Des paradis artificiels. Des femmes gainées de cuir avec d’amples capes noires, elles escortent une grande eurasienne, les foules d’ilotes s’inclinent à leur passage. Ce sont les nouveaux maîtres du monde. Dans leurs avions privés suborbitaux, ils passent d’une mégalopole à l’autre à la poursuite d’une nuit qui ne finit jamais.
Le sage met le film sur pause.
« Veux tu voir la suite ? » te demande-t-il.
- Non, j’en ai assez vu. Dois-je donc renoncer à la voie de la maîtrise ? Est-cela le secret de la Main Droite ?
- Choisis-tu de demeurer avec cette question ouverte ?
- Oui.
- Alors tu as choisi.  Ta première leçon est terminée, tu es libre de te promener, de dormir, de manger, fais-ce que tu veux Chandrika. Nous reprendrons demain à l’aube. »

Les pensées du Sage Youmtsoum t’accompagnent. Il t’arrive parfois de ramasser une bandelette de papier qui a fait un long voyage et qui se dépose comme un cadeau du ciel dans tes mains. Tu en as cousues quelques-unes dans un livre, mais tu sais que les mots trahissent, ce livre tu l’as donné depuis longtemps à quelqu’un. Te souviens-tu ?

Lorsque le sage descendit de la montagne, il s'arrêta au premier village, rencontra une petite fille qui jouait sur la margelle d'un puits. Que fais-tu enfant? Elle dit: je joue a la vie qui tourne autour du puits sans tomber. Entre le fond du puits et toi il y a l'épaisseur d'un cheveu, répondit-il. Fragile et beau comme le fil de la vie dit-elle. Le Sage vit que cela était bon, caressa les cheveux de la fillette et la bénit.

La vie est dans les déséquilibres et le mouvement. Voila pourquoi ton corps te fais parfois violence et perturbe cette quête de l'équilibre a laquelle ton âme aspire.

A l'horizontale ton corps repose, s'élèvera à la verticale de l'éternité.

Follow the path that brings you happy. There's only one life and we all breathe under the same great blue sky.

A ce message tu avais ajouté:
Then I need to find which path will provide me ultimate happiness… and to make the good choices...

Un cataclysme est en marche, vers la lumière espère, vers la lumière.

Parfois, Youmtsoum mêlait quelques citations à ses aphorismes. Tu en avais gardée une.
J'ai le secret. Je tiens le secret au bout des doigts comme on tient un papillon fragile entre deux doigts pincés. Il ne faut surtout pas serrer, pas appuyer, pas en dire trop. Le secret c'est que le cœur de ceux qui meurent explose de joie.

Christian Bobin, Carnet du Soleil

Tu dois tuer l'espérance pour vivre le présent dans le tout de son plein et de son vide, dans l'être-là pour toi et pour l'autre. Telle est la dure loi de Saturne en amour. Et maintenant, lève-toi et marche.

Plus tard tu ajoutas ceci :
J’ai gouté et baigné dans ce vide rempli de la plénitude essentielle. Son parfum, la joie, l’amour et la force de vie. Comment ne pas tomber amoureux de notre nature primordiale?

Quand ta sève gonfle sous l'écorce, prends garde à l'œil envieux du bûcheron. Mais s'il te blesse de sa hache, et qu'il goûte à ta vitalité, il tombera en adoration devant ton être, arbre plein réalisé, des racines à la cime qui touche le ciel. Épanouis-toi belle nature auto-proclamée.

L'enfant grandit vite. Il apprend. Il se forme avec ses blessures, ses secrets,  devient homme, agit, oublie qui il est
Le vieillard grandit encore plus vite. L'infini l'appelle. Il se déforme avec ses blessures, ses secrets, redevient poussière d'étoiles.
L'adulte va tous les jours à l'école apprendre l'art de la parfaite équanimité. Tous les soirs il rentre, médite en son cœur, tous les matins se lève, salue le Soleil.
Tu es cet adulte tous les jours de ta vie, à jamais.

Je me supporte avec des béquilles.

Un beau jour Chandrika tu es partie. L’eurasien avait quitté le monastère. Il t’a laissé un dernier mot « Tu as été la dernière élève de l’école de la parfaite équanimité. »
Tu es toi aussi descendue vers Simla.

(à suivre)

A Little Princess - 1995

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