Comment te dire adieu? (II)

A lire à la suite de : "Comment te dire adieu?" (première nouvelle instant de ce mini-cycle):


Lorsqu’il ouvrit les yeux ce joli matin de mai, Steven avait la gueule de bois, mais il allait vite dégriser.
Il avait roulé toute la nuit depuis Rotterdam, suivi les voies rapides jusqu’à Dijon, puis s’était perdu dans un lacis de routes secondaires qui ne menaient nulle part. Il s’était arrêté par dépit, épuisé, avait vidé une bouteille de rouge pour se tenir chaud.
Au petit matin il s’était réveillé dans sa voiture, la pensée de Martha en tête. Que venait-il faire dans cette région perdue, rencontrer un fantasme, la sorcière rouge du réseau.
Il partait prendre l’air dans l’inconnu, se rafraîchir la tête, rompre sa routine d’homme d’affaire. Cette Martha était folle, à l’évidence. Mais il voulait la voir, démolir l’illusion, se libérer d’une question, qu’est-ce qui était encore vrai et honnête dans ses relations à moitié vécues, à moitiés éteintes.

Steven était parti à la recherche de sa fille. Dix-neuf printemps et plus de signe de vie depuis un an. Partie en stop dans le Midi. Jusqu’à ce que le réseau social lui donne des indices alors que la police avait abandonné les recherches, jusqu’à ce qu’il rencontre Martha par contacts interposés, elle savait quelque chose, il le sentait. Elle lui avait dit, oui, elle avait vu une jeune fille qui correspondait au signalement. Non, elle n’avait rien dit à la police. Trop dangereux. Elle n’en parlerait pas comme ça. Mais Martha jouait au mystère. Aucune information tangible, comment savoir. Alors il avait joué le jeu de la séduction, ce qu’elle voulait, qu’elle attendait ; le jeu du désir, de l’enroulement des mots comme de deux langues, des attentes, des soupirs. Dans l’espoir d’arracher des bribes, de retrouver sa fille.
Steven, un homme d’affaire paumé, à la recherche de sa fille disparue.

Le soleil était une bulle d’air frais dans les nuages, Steven n’en demandait pas plus pour libérer le toit de la voiture convertible, rouler avec la musique à fond sur les routes déviées de cette campagne sèche comme sa peau. Il aimait les chansons françaises nostalgiques, Françoise Hardy lançait son message personnel à travers les décennies et les rues du village désert avec la même efficacité. « Je ne peux pas vous dire que je t’aime, peut-être. »

Rien ne troublait la paix du charmant village, sauf les étrangers en voiture de sport et les mendiants. Lorsqu’il arrêta sa voiture au centre de la place, personne, pas un brin d’herbe ne bougeait, on aurait dit que même les platanes posés devant la Mairie étaient morts. Un café avec un drapeau, tout signe distinctif, mais mité. Qui vivait encore ici.
Puis un son lentement. Un murmure. Une mélopée.
Cela provenait d’une fenêtre ouverte sur l’unique maison, plus ou moins entretenue, et cette voix remplissait l’air, Steven en respirait les vagues, les modulations se succédaient à un rythme de plus en plus rapide, jusqu’à former un cri.
Martha, ce ne pouvait être qu’elle. Une cinglée. Son boulot, elle lui avait expliqué son travail. Psychothérapeute. Medium. Steven ignorait les distinctions. Pour lui, Martha, une sorcière moderne sans filtre ni grimoire
Soigner les chiens errants, les chats, les mouettes issues de son imagination. Il n’y avait personne ici.
Il commença par klaxonner. La mélopée se poursuivait, plongeante, dans les sons graves, touchait le sol, puis remontait au cordeau dans les aigus se perdre entre les feuilles des platanes.
Rien. Il examina la porte d’entrée, pas de nom, ni de bouton de sonnette, ni de marteau.
Alors il se sentit résolu. Elle lui avait demandé avec insistance, tu passeras en fin de matinée. Quelle heure était-il. Dix heures trente. Trop tôt. Mais quoi, Steven venait de passer une nuit à rouler depuis Rotterdam, mal dormi, pas bu de café.
Il faudrait bien l’appeler, crier un bon coup, tant pis pour sa consigne.

Le chant de Martha s’est arrêté.
Ce n’est qu’à ce moment là qu’il comprend, dans le silence revenu, les sons étirés de cette voix d’ailleurs lui rappellent à présent quelque chose.
Martha. C’est elle.
Steven, sous le choc, remonte dans sa voiture.
Le moteur vrombit, les pneus crissent ; il n’y a personne pour l’entendre qu’une jeune fille qui sanglote.


C'est par le plus grand des hasards, comme souvent dans l'écriture des Métamorphoses, que Françoise Hardy me prête ici une nouvelle occasion d'hommage. Le lecteur appréciera comme il peut ce lien tissé entre passé et présent; inversé.

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