Jaspe Rouge (II)


Pour m’en sortir, provoquer rien de moins qu’une mêlée générale, la pagaille.

Le macchabé, l’indic, faut que je ramène son corps en lieu sûr. Chercher la trace du neurotoxique foudroyant qui lui a été administré. J’ai des potes dans les labos pharma orbitaux - sous gravité zéro l’assemblage des nouvelles molécules devient du travail d’artiste à la Botticelli, par ici les anges, par ici les corps de gloire et de lumière qui débordent de miel, de lait hyper-vitaminé : aujourd’hui on fabrique des drogues en orbite géostationnaire, demain des super-héros. Trouveront vite le logo moléculaire, la signature du complexe pharma mes potes, en zone blanche, ou en zone franche, et les pharmas noires aussi, celles qui ne regardent jamais la Terre, sur la face cachée de la Lune, ils traceront l’origine calibrée, révéleront le tag, la fractale de la firme à coup de fléchettes au nanomètre.
Qui me dit que c’est un poison. Il a flanché du cœur, pas plus compliqué, ben oui, juste au moment où il avait un message à me délivrer, t’as juste pas de chance.
Pas le temps de raisonner, Spinoza ou Deleuze, plus tard !

Les armoires à glace se rapprochent, ma pensée va si vite qu’on dirait qu’une coulée de glu est tombée du plafond sur les boxeurs qui avancent au ralenti. J’ai dix fois le temps de repasser la séquence où je vois un des types aux yeux miroirs sortir un Uzi de son holster, je reconnais la série, modèle Sinaï-67, mon préféré, avec le Mirage à l’étoile de David en incrustation, j’ai bouffé quoi, moi, qui me donne la vision de détails aussi précis dans la moiteur d’un casino de banlieue de Hong-Kong… Je vois les types, ils sont deux, flingue au poing, mais c’est ma tête qu’ils visent. J’ai tout mon temps. Foutre le bordel, la pagaille.
Je prends plus de drogues, ne m’affuble plus de prothèse électrochimiques, ne boit plus de vin, comme le disait une copine, tu te soules à l’eau, rien de plus fort ; elle avait vu juste, j’ai gagné en précision, et puis j’ai été rééquilibré, j’avais un problème de latéralité, gauche – droite claudicante, sous dimensionnée en complexe compensé à talonnette. Depuis lors, j’ai reçu un don, l’explique pas autrement, quand je me trouve sous stress, je vois le futur proche, les actions qui vont arriver dans les secondes ou les minutes qui suivent, il est trop tard pour qu’un autre futur advienne, trois à quatre minutes, c’est la limite quantique de notre action sur l’avenir immédiat, au-delà, black-out du total indéterminé, mais en-deçà, nos actes qui conditionnent ce présent en devenir j’en vois les conséquences avec un peu d’avance sur les autres, c’est comme si je voyais une scène de deux films superposés, et là, je vois les types qui vont sortir les flingues de leurs holsters et viser ma tête, pas encore, pas encore, je le vois avant qu’ils n’en aient l’intention.
Je sors une bombinette a deux coups et la balance dans le tas sur le groupe des danseurs fluo et des morts en sursis du ma-jong, qui découpent les foies des gosses ou les dents des crocodiles en série, qui font barrage entre le service de sécurité et mon macchabé et moi uni par l’amour total sous perfusion. Efficacité des petites armes de foutage massif de bordel, celle-ci, une adorable sirène fabriquée dans les ateliers clandestins des cales de bateaux qui pourrissent dans la baie de Macao, envoie d’abord sous haute pression un gaz hilarant utilisé par la police anti-émeute, suivi d’une deuxième décharge de lacrymogène excitant, très mutable, très mutagène pris à haute dose, et le résultat est garanti : tout le monde part d’abord d’un fou rire à s’en extirper le gosier, pile une minute plus tard, le lacrymo tourne leur humeur bonhomme au vinaigre et ils se mettent à taper sur le voisin qui devient tout d’un coup l’objet d’une haine féroce. Tu me fais plus marrer toi, tu m’empêches de rigoler. Et vlan sur ta gueule. Les présentateurs de télé-réalité devraient balancer ces bombinettes sur leur public de temps à autre, je trouve.
Voilà, c’est le chaos. Les boxeurs aux ailes d’ange saisies dans une toile d’araignée, n’auront plus l’occasion de cibler ma tête dans leur ligne de mire. Suis parti avec Johnny sous le bras.
Oui, mon indic, il s’appelait Johnny Leung, je l’aimais bien avant qu’il se pique.
Rien ne va plus messieurs, faites vos jeux.

Dans la rue, rien ne bouge, à part les mouettes et les chats qui chassent le poisson dans les poubelles.
Je regarde Johnny dans le blanc des yeux, qu’il a révulsés. Une bave rosâtre à la commissure des lèvres. Pas bon ça, le neurotoxique, oui, ça le sent, je capte l’odeur de noisette et d’huile d’olive à l’origan un peu douçâtre qui sort de sa bouche grande ouverte. On dirait un maquereau. Ces gars de la R&D des labos clandestins ont le sens de l’humour, conditionnent leurs poisons avec des complexes aromatiques qui évoquent la bonne cuisine. Mmmh… humez-moi ces bonnes choses.
J’appelle illico sur mon portable Monsieur Wolfe, vous savez, c’est le gars qui résout les problèmes les plus difficiles dans Pulp Fiction. Il existe. Je l’ai rencontré, c’est un gars de mon réseau. Il va m’aider à m’en sortir car je me suis foutu dans un de ces pétrins…
Il me dit de ne pas bouger d’où je suis, la cavalerie va arriver.

Une enseigne écrite en idéogrammes et en caractères latins se met à clignoter au bout de la rue. Une forte pluie s’est mise à tomber qui noie rapidement les rues, les égouts débordent. A travers le rideau aquatique qui tombe du ciel j’arrive à lire les mots qui tremblotent : Jaspe Rouge.
Il m’avait dit Johnny de trouver Jaspe Rouge. Trouvez quelqu’un au Jaspe Rouge.
Sans attendre les renforts de Monsieur Wolfe, je redresse Johnny et l’installe dos à une poubelle. Les marines verront bien. L’opération de rapatriement du corps pourra avoir lieu, retour au pays pour Johnny, tu verras, une fille va pleurer pour toi.

Mon chapeau mou enfoncé sur le crâne, le col de mon imperméable blanc relevé, j’allume une cigarette, et j’avance sans me presser vers l’entrée du Jaspe Rouge.
La porte s’ouvre, une silhouette en sort, titubante. Talons haut, robe noire fendue sur le côté, longue chevelure de jais.

Salut Baby, vous avez un souci ?
Elle ne répond pas, ne regarde pas. Elle porte une bague avec une grosse pierre rouge qui lance des feux de détresse.

(à suivre)


In the Mood for Love, Wong Kar Wai (2000)

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