Monday, 27 May 2013

Ring (pré-projet romanesque II)


Journal : 23 mai, atelier d’écriture

« Ecrire un roman » nous explique Aude, c’est un peu comme si nous allions peindre une immense fresque ; « on s’en fout des détails, on y va, le but est de se donner des envies de couleurs, de formes, d’espaces, de se donner des possibles. » 
Elle nous lit ensuite le quatrième de couverture de « L’usage & la patience » de Jean-Philippe Toussaint
Et je vois : la grande fresque, le mur à la Giotto, à la Diego Rivera ; et j’entends : les temporalités de l’écriture, entre apprentissage de la lenteur et consumation de l’extrême du présent dans une flamme. L’univers du roman comme totalité impossible me saute à la gorge. Je prends note de la référence. Encore un livre qui s’ajoute dans ma librairie. Lorsque je serai enfin rendu à mon être Saturnien, isolé dans ma tour comme Montaigne parmi ses livres, je pourrais moi aussi vivre la lenteur, m’adresser au lecteur et lui dire :

"C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis: à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la connoissance qu'ils ont eu de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presanterois en une marche estudiée. Je veus qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice: car c'est moy que je peins. Mes defauts s'y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l'a permis. Que si j'eusse esté entre ces nations qu'on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t'asseure que je m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon livre: ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quatre vingts."

Mais je n’en suis pas là. Je me vis entre deux trains, ma valise, mon sac, mon portable, mes univers que je trimbale sur mon dos, pas sûr de rester longtemps là où je me dépose pour un temps ; car il faut que tout se passe vite, plus vite, toujours plus vite, jusqu’au soleil !
Je dit à Aude : « l’écriture est un processus cyclothymique. » Cela me rassure, je me retrouve en terrain connu, entre « ups » & « downs ». C’est la lenteur qui me fait peur. J’y reviendrai.

Une des techniques utilisées par Bob Mayer, dans « Ecrire un roman et se faire publier » pour donner du corps au brainstorming des premières idées, consiste à formuler une phrase qui commence par « Et si ? » dans laquelle nous devrions définir l’enjeu, la situation de base du roman. 

Premier jet rédigé en atelier:

Et si un jour, deux écrivains contemporains à succès ; d’une part, un homme d’âge mur, un Parisien expatrié à Bruxelles, d’autre part, une jeune Américaine vivant à Paris, décidaient, sans se connaître, d’écrire une histoire d’amour basée sur l’itinérance, l’obsession topographique du détail, la poursuite de traces de mémoire à demi-effacées ; pour l’un, le Parisien, avec un roman de rencontres possibles en parcourant le grand Ring de Bruxelles ; pour l’autre, l’Américaine, avec un roman de rencontres possibles en explorant le métro de Paris, et que ces deux auteurs finissaient par se rencontrer lors d’un salon littéraire, découvraient leurs histoires respectives, que se passerait-il pour eux ?

Après les retours, chacun prépare une nouvelle version de la proposition qui est envoyée à Aude par email :

Et si, deux écrivains contemporains à succès se rencontraient lors d’un salon littéraire et se rendaient compte qu’ils avaient écrit la même histoire d’amour itinérante, que vivraient-ils ensuite comme errances dans leurs vies respectives ?

Après l’atelier, j’échange quelques idées sur mon projet avec Robert… Nous évoquons les différences d’urbanité et de types humains entre Bruxelles et Paris, car il faut s’entendre sur quelques définitions, et comprendre les distinctions essentielles dans le mode de vie des habitants des villes, où la forme et l’étendue de celles-ci, où les moyens de communication à l’intérieur, et à l’extérieur des agglomérations, où la largeur des rues, des avenues, où l’étroitesse des bâtiments, le style architectural et plein d’autres choses de la réalité physique, conditionnent durablement et dans l’inconscient, les habitudes de marche, de rencontres, de vitesse, de désirs, de rêves, entre leurs habitants. Il existe (pour nous Bruxellois), un cliché du Parisien type ; mais qu’en est-il du cliché du Bruxellois ? J’évoque mon expérience récente de rencontres dans Paris (intra-muros). Il semble que pour le Parisien typique, fixer un rendez-vous à quelqu’un se fasse en référence à deux paramètres essentiels : la station de métro, et le café le plus proche de cette station. Il ne viendrait à l’idée d’aucun Bruxellois typique de fixer un rendez-vous déterminé par l’emplacement des arrêts de tram par exemple (il n’y a pas de réseau métropolitain digne de ce nom et puis tout le monde s’y perd encore entre les pré-métros et les autres). Le Bruxellois n’aime pas son métro. Il garde une nostalgie pour les lignes de tram disparues, mais les métros font partie de ce désamour des habitants pour leur ville, car traumatisés par des décades de percées urbaines au bulldozer, d’éventrements de rues, de places, de chantier dégueulasses, puants, d’où les rats sortent envahir les rues, bouffer les orteils des gens la nuit dans leurs lits…
Bref !
Le Parisien par contre, c’est mon impression, vit avec son métro une relation de proximité, d’intimité. Quelle différence de convivialité, contrairement aux idées reçues, que de se donner rendez-vous d’affaire, d’amour, d’agrément, de rien, en fonction d’une topographie de lignes colorées et de gros points qui portent des noms délicieusement exotiques ? En fait, j’adore ça, et c’est pourquoi dans cet embryon de projet romanesque, le « Ring » de Bruxelles est en quelque sorte vu en miroir inversé dans le « Métro » de Paris, qui vit en symbiose étroite avec les cafés.
Nous parlons des frontières invisibles à l’intérieur des villes. Robert cite le canal de Bruxelles comme une de ces frontières sociales, topographique et logiques, qui sépare les communes de l’agglomération, entre « l’Est » et « l’Ouest »...



Quel est l’objet physique dans « Ring » ? C’est le parcours délimité sur la carte par la grosse ligne mauve. Stricto sensu, encore un paradoxe bruxellois, le Ring n’existe pas car il est incomplet. Il ne se referme pas sur la zone sud de la ville définie par l’entité politique des dix-neuf communes. 
Tant mieux !
Mais le Ring existe, c’est le Grand Ring qui se prolonge par les deux branches autoroutières du Ring Ouest et du Ring Est ; elles font leur jonction dans le Brabant-Wallon, dans un gros nœud d’échanges quelque part entre Braine-l’Alleud et Nivelles (pour être plus précis, non loin de Ophain-Bois-Seigneur-Isaac, n’est-ce pas joli ?)
De là, à considérer ce Grand Ring comme la « frontière naturelle » d’une sur-entité bruxelloise de fait… c’est un pas que je ne franchirai pas. Ici on parle roman, pas politique.

Il sera donc question de frontières dans « Ring », c’est un thème important. Entre « Bruxelles » et le hors-ville ; et puis aussi dans l’intérieur de la ville, entre des zones plus riches, plus aérées, plus tendance, plus homogènes… peut-être… à l’Est, et d’autres zones plus denses, plus communautarisées, plus ennuyeuses, plus violentes … peut-être … à l’Ouest. En fait, il sera surtout question des moyens de contourner les frontières, d’en sortir, ce qui n’est pas évident lorsqu’on y circule sur ce Ring, en-dehors des panneaux qui indiquent les sorties justement.
Verra-t-on un jour des randonneurs faire le tour du Ring de Bruxelles ?

Tiens au fait me demandai-je, et moi, où ai-je vécu jusqu’à présent dans cette ville ? L’Est domine, incontestablement, avec un poids marqué sur la zone Centre-Est (Ixelles, Forest) ; j’ai aussi une petite expérience de l’Ouest et une nostalgie particulière pour le Canal et le Port de Bruxelles… Oui, oui. Bruxelles dispose d’un port de mer… Suite au prochain épisode…


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