Ring (pré-projet romanesque IV)


Journal - 30 mai 2013

Hors atelier, comme on dirait « hors champ » mais cela travaille quand même, c’est du souterrain, du terreux, des galeries à creuser. Je cherche parmi atlas de Bruxelles, du Brabant, livres sur l’urbanisme, l’architecture, mais aucun livre n’existe semble-t-il, même pas après une rapide requête lancée à travers la base de données universelle et indexée, sur mon sujet favori, mon terrain, le Ring de Bruxelles, l’autoroute périurbaine R0 (« R Zéro ») et non pas RO (« Ring Ouest ») comme je l’ai cru pendant des années. Etrange illusion d’optique. Je distingue parfaitement le 0 du O merci. Peut-être un aveuglement, il ne peut y avoir qu’un seul Ring et sa numérotation source est nécessaire et suffisante pour une étude de l’Etre de ces objets.
« R0 » est bien le Grand Ring de Bruxelles indique Wikipedia, la seule source qui me donnera des informations sommaire sur l’historique et le tracé de cette chose. 
L’absence de documentation, ou la difficulté d’en trouver, est plutôt une bonne nouvelle pour moi, le sujet est inédit, cela demandera juste plus de recherches de ma part, d’exploration du terrain, de circuits en bagnole, il en faudra beaucoup pour avoir une connaissance intime du sujet (voir note II du Journal avec le tracé d’ensemble et mes commentaires sur les limites du Ring).

Je regarde la carte numéro 65 dans l’atlas De Rouck (Cartographie de Bruxelles, du Brabant-Wallon et du Vlaams Brabant). Les cartes sont au 1/32000ème
Le dessin de l’échangeur routier de Machelen sur le Ring Nord, une clé importante du R0, évoque une grosse cellule gliale. C’est le mot qui me vient à l’esprit : cellule gliale, et non pas neurone. Je médite. D’après mes souvenirs des neurosciences, que je n’ai plus pratiquées depuis… très longtemps, les cellules gliales supportent, un peu comme un plancher, la matière grise des neurones, leurs apportent nutriments, assurent la cohésion des toiles d’araignées tissées entre chaque « micro-ordinateur » qu’est un neurone ; il me semble aussi qu’elles ne disposent pas de fonctions de transmission d’information (influx électrique), et pour le reste, ce sont des agents de maintenance, des techniciens de surface qui réparent, nettoient les crasses des Nobles Neurones (recapture des neurotransmetteurs en goguette dans l’espace inter-synaptique.

Je me dis ça en me laissant absorber par le dessin de l’échangeur ; ici on est plus proche de la topologie que de la cartographie plate, on n’est pas loin peut-être d’objets encore plus bizarres, des Rubans de Moebius, des Anses de Canson, des Tores, des formes qui sont à la source de quelques-unes des conceptualisations les plus audacieuses de l’Inconscient (Lacan dans ses derniers séminaires).

Poésie énigmatique d’un échangeur autoroutier 
dans une zone très dense du Ring de Bruxelles 
d’évoquer tour à tour des pans entiers
de ma mémoire comme
d’une ruine industrielle
qui s’effrite
s’écroule.

Et moi je suis là
comme l’idiot de Faulkner
à me demander j’irais t’y pas m’y promener
dans les boyaux de ces échangeurs de vitesse
à m’en ramoner les intestins m’en vidanger la vessie
en attendant l’arrivée de la police ou des ambulances
psychiatriques.

Il faudra pourtant s’y rendre au cœur de l’échangeur, entre les bandes d’autoroute, il y a des espaces verts, des parcs attractifs, des interdits, pas de promenade ici, mais le vert sur la carte est si attirant.

Il se demande que faire dans ces espaces, compter le nombre de voiture qui passent à la minute, marcher sur les bas-côtés des chaussées, des routes, attendre la voiture de police ou l’ambulance qui finira par arriver, car ce marcheur ne peut-être qu’un accidenté, il est blessé, marche hagard et quelques automobilistes bien intentionnés finiront par appeler de l’aide
et si personne ne vient pourra-t-on dire ces conducteurs n’ont pas de cœur
pourra-t-on déduire que personne n’est sensible à ma détresse
car vraiment il faut être malade pour se promener au cœur d’un échangeur autoroutier
car vraiment il faut avoir le cœur endurci pour ne pas se poser la question que fait ici mon semblable
ou se poser la question et poursuivre sa route, chaque automobiliste avec des questions, des points brûlants dans l’estomac qui font mal depuis le matin et ce café noir avalé trop vite car déjà tu es en retard tu dois conduire tes enfants à l’école puis t’engager sur le Ring ton travail dans une boite de service de haute technologie à côté du Ring Est ou dans une boîte de conseil en finance près de l’aéroport ou quoi encore je sais pas au Port d’Anvers si tu veux et même plus loin tu prends ta voiture pour te rendre à Rotterdam tous les matins l’enfer mais tu aimes ça
et se mettre en route il le faut
alors un promeneur égaré sur la bretelle d’accès du Ring entre Vilvoorde et Machelen, entre le canal et le béton, entre la ville et la hors-ville, la suburbia des néo-poètes, ça pèse peu de choses, ça compte pour deux balles comme ces cloches qui t’arrêtent aux carrefours des villes pour faire la manche, t’en as rien à cirer t’a tes problèmes comme tout le monde et tu fonces tu fonces sur le Ring vas-y mon grand vas-y t’a rien de mieux à faire
et il se dit en pensant à tout ce merdier qui se déverse automobile par automobile, paraît qu’il y en a sept millions, t’as bien lu, sept millions qui l’empruntent tous les jours, il se dit
ici c’est une frontière
il y a un checkpoint caché des caméras qui flashent les plaques des véhicules les stockent dans une dabatase stratégique au cas où y aurait un truc
du genre une fermeture du Ring
car ce nœud est stratégique
il y aura des combats ici pour le contrôle de cette immonde cellule gliale géante
le sang des braves coulera
celui qui contrôlera cet point sur la carte sera le maître de Bruxelles / Brussel / Brussels / Brüzel.

Il se raconte tout cela en roulant tranquille, il s’y connaît en guerre civile, il a étudié ce sujet, l’a enseigné à l’Université de Virginie et de Géorgie, et puis de Caroline du Nord, il a écrit des livres sur cette guerre entre les Etats et ses traces cent cinquante ans après
Confederacy

C’est ici qu’il retrouve ça, un grand relent d’égout annonciateur de guerre civile
Peut-être ou pas
il a juste trop d’imagination
il se cale bien dans la voiture
poursuit sa ronde de jour sa ronde de nuit
sur le Ring
R0.


Aucun rapport avec le texte. Juste pour créer un effet de surprise. Ecrire un Journal c'est ça aussi, se laisser saisir par ce qu'il y a autour de vous, le hic et nunc.
Jean Seberg on Life Atlantic magazine cover, May 29th 1967
(famous for "A bout de Souffle" - Jean-Luc Godard, 1960) 


Le personnage principal prend vie, on l'entend respirer dans sa tête les résidus d'un précédent naufrage.

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