Brouillages (début)


La télévision s’était détraquée pendant le flash spécial de CNN. Il m’a fallu un petit temps pour comprendre la gravité du problème. Si ce n’était que la télé ! Mais cela n’a plus beaucoup d’importance.




Le soleil était haut sur la baie de San-Francisco ce matin là, le ciel entièrement dégagé. La vue était magnifique depuis le douzième étage de la tour du Four Seasons.

J’avais allumé la télévision par habitude ; dans ces grands hotels internationaux, la voix des commentateurs de l’information en continu a quelque chose de rassurant, un certain ordre du monde se maintient dans le désordre des news ; et puis, c’est une présence à laquelle on finit par se sentir personnellement attaché, la familiarité de vieux copains avec qui on prendrait le premier café de la journée.

« World Business Today » passait sur CNN. Trois « talking heads » étaient en train d’analyser l’impact des nouvelles barrières à l’importation, mises en place à l’encontre de la Chine. J’étais occupé à nouer ma cravate classique à fines rayures sur ma chemise blanche, lorsque l’événement se produisit.

L’émission fut interrompue par un signal parasitaire qui brouilla l’image du téléviseur pendant d’interminables secondes ; il y en eut soixantes pendant lesquelles je restai gelé devant le poste, mon geste suspendu, hypnotisé pat des éclairs violacés, mauves, bleus, très intenses qui parcouraient l’écran plat en tous sens. 

Lorsque l’image redevint visible, une journaliste à Wall Street rapportait un incident à la bourse de New York, fiévreuse en cette nouvelle journée de ventes massives. Tous les terminaux  s’étaient éteints sur le coup de onze heures onze minutes précises, Eastern Time. Les alimentations de secours des puissants systèmes informatiques n’arrivaient pas à redémarrer. La blonde excitée ajoutait qu’aucun des responsables du centre de données du NewYork Stock Exchange situé quelque part dans le New Jersey, n’était joignable par téléphone. 

Je jetai un coup d’œil sur le cadran numérique incrusté dans le téléviseur qui me donnait l’heure locale, il était précisément sept heures douze minutes, ce 1er août 2014. Il y avait quatre heures de décalage avec la côte Est. L’incident venait donc se produire me suis-je dit, voilà qui était de l’info en temps réel.

Comme tout le monde, j’appris plus tard qu’à cette seconde précise, très haut dans le ciel, à quatre cent kilomètres d’altitude, une forte impulsion électromagnétique déclenchée par l’explosion d’une bombe thermonucléaire avait recouvert tout le territoire américain. 

En fait, à cette seconde précise, techniquement parlant, j’étais déjà mort.

Mais je n’en savais rien, ma vie s’accrochait au monde, comme une névrose compulsive à l’inconscient. J’écoutai attentivement la suite du programme en achevant de m’habiller.

(....)



Début d'une nouvelle inédite. Normalement, la suite sera disponible en version papier à sa date de publication qui reste à confirmer.

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