Isobel et le Jeu du Ruban (début)


Le temps est la substance dont je suis fait. Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le temps ; c’est un tigre qui me déchire ; mais je suis le tigre ; c’est un feu qui me consume, mais je suis le feu.

Jorge Luis Borges – Otras Inquisiocines

SALUT, moi c’est Auggie.

Je suis un petit gars de Brooklyn qui aime raconter des histoires. Je passe mes heures à écouter ce qui se dit dans les forums du Réseau ou à fouiller dans les milliers de messages qui sont stockés sur des sites de seconde zone. Je ne peux pas m’empêcher de voler les histoires des autres, puis de les repasser dans ma tête. Quand il y en a une qui me plaît, faut que je la raconte. Alors je tourne les manettes, j’ouvre à fond les pipelines et mes paquets de données sont envoyés aussi vite que le routage du réseau le permet, là où se trouvent tous les copains que je n’ai jamais vus. Je les verrai peut-être un jour, je ne sais pas, ça n’a pas grande importance puisqu’on est tous connectés. Je leur envoie les bonnes histoires d’Auggie et on rigole bien. Parfois, certains d’entre eux m’envoient des injures et des tonnes de messages non sollicités, mais je les vire aussi sec de ma liste. L’étiquette se perd de plus en plus sur le Net.

Toi le nouveau, j’ignore pour l’instant qui tu es, tu n’as pas encore répondu, mais il n’y a pas d’obligation, on est très soft sur ce site. Tu te connectes en personne pour bavarder, t’envoies ton agent intelligent me causer un peu, c’est pareil. J’ai quelque chose à te raconter, canular ou truc énorme, tu jugeras par toi-même.

Je m’aventurais récemment sur un serveur européen et je suis passé, presque sans le remarquer, à travers le mur de flammes d’un de leurs systèmes de sécurité. Une protection pas très efficace, ça on peut le dire, mais ils ont eu pas mal d’ennuis ces derniers temps en Europe. Quand j’ai compris que j’avais pénétré l’enceinte d’un réseau privé, je n’ai pas pu m’empêcher de regarder autour de moi. Enfin, tu comprends ce que je veux dire, parce que tu ne regardes pas avec tes yeux, c’est ton alter ego, ton double logiciel qui sonde les mines de données à la recherche des mots clés, des petites obsessions que tu lui as programmées.

Mon agent s’est mis à chercher, il le fait automatiquement quand il craque un mur. Il a repéré un site qui pouvait m’intéresser après avoir sauté de machine en machine à l’intérieur du réseau privé, jusqu’à ce qu’il arrive dans un vieux coucou qui faisait bien trente ans, un ancêtre quoi ! J’imaginais la bécane planquée dans un bâtiment poussiéreux et abandonné quelque part à Brussels ; c’était la capitale de l’Europe communiste, une immense bureaucratie à l’époque, tu en as certainement entendu parler. Entre nous, c’est bien comme ça qu’on décrit les grands systèmes gouvernementaux, non ? J’estime avoir beaucoup de chance de vivre à Brooklyn, la république autogérée la plus cool de toute la côte Est! Mais je n’aime pas trop ce qui se met en place au-dessus de nos têtes avec les Nations Unies et la géo-police.

(...)


Isobel et jeu du ruban a été publié en avril 2000 dans l'anthologie "Hyperfuturs" (éd. Stéphane Nicot - Galaxies). Une réédition est prévue pour 2014 ou 2015.

Ce texte est une variation sur le thème du paradoxe du voyageur temporel de René Barjavel : peut-on se rencontrer soi-même à un autre moment du temps et quelles conséquences peuvent en découler ? La nouvelle fait l’hypothèse que ce paradoxe peut-être déjoué, qu’il n’y aurait pas de régression logique à l’infini comme dans le roman de Barjavel.

Ecrite avant l’an 2000 cette nouvelle contient des éléments millénaristes qui se sont peut-être vérifiés depuis, au lecteur de juger.

Ce texte a été rédigé dans le but d’en finir avec les obsessions de l’auteur sur le temps et la dualité, il n’est pas certain que cet objectif ait été achevé.

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