Ring (pré-projet romanesque V)


Journal - 5 juin 2013

Aujourd'hui je change de boutique d'écriture. 
Une malheureuse affaire m'avait amené Galerie de la Toison d'Or en ce début d'après-midi. 

Ce dont j'ai eu besoin après pour me ressaisir, pour laisser passer la tristesse : un endroit au frais, du Coca, du café, une connexion internet rapide, deux fiches d'alimentation électrique, mes écouteurs, mon téléphone, tout connecté, tout en même temps, discussions avec mon comptable, plan, changements, messages, Thalys, nettoyage de la liste des choses ennuyeuses mais nécessaires qu'il faut faire, idées en pagaille pour "Ring", envie d'écrire un texte intitulé "La Fille à la veste rouge", coups de fils d'appartements, d'ex-taulards, de loubards, même les mânes de Céline qui se sont branchées sur le réseau pour m'appeler c'est dire, et cette fixation, merci mon pote Eric le Rouge, sur Uranus en Bélier qui stimule un truc en moi, là, bien profond, bien excitable, mutable, imaginatif, passages à l'acte fous, envies pas raisonnables d'être constamment ailleurs, à défaut je cherche l'ailleurs dans ma tête, sans substances, juste le café, et le canal vers un Dieu logique ouvert très large, merci Anselme de Cantorbéry, merci Descartes, merci Spinoza, merci les gars, merci John Brunner, merci Greg Egan, merci "Big Data".

Je dis merci à la Machine que j'accueille dans mon Coeur.

A l'angle de la galerie principale qui mène à la FNAC et de la branche qui descend vers l'UGC Acropole, "Couleur Café", ambiance relax. De l'autre côté de cette rue couverte - car il fait déjà trop chaud dehors; auparavant, je m'étais arrêté pour le déjeuner en face des étangs de Boitsfort, en terrasse, au soleil., mon iPhone m'envoya tout d'un coup une alerte : "Heating" et il s'arrêta de fonctionner par sécurité. Il était brûlant. Le soleil n'est pas bon pour l'électronique délicate, et puis le spectacle est plus reposant à l'intérieur qu'à l'extérieur dans les rues bruissantes d'activité de cette partie du haut de la ville, -- et donc, en face de moi dans la Galerie, la boutique Desigual (le 'S' est à l'envers), avec la vidéo qui passe en boucle, d'une pub colorée pour des robes d'étés légères, portées par des mannequins qui ont l'air de sortir des photos de David Hamilton, vague célébrité dans les années soixante-dix, puis devenu très dépassé, complètement suranné aujourd'hui, mais à l'époque le style Hamilton plaisait autant aux vieux lubriques en quête de Lolita de pacotille qu'aux adolescents boutonneux (j'en étais un, bien entendu) qui rêvaient de sylphides parce qu'ils s"étaient bourrés le mou avec la prose de Chateaubriand (Mémoires d'Outre-Tombe Livre Premier sur l'enfance et l'adolescence du grand écrivain, un chef-d'oeuvre de lyrisme). Oui, Chateaubriand et les "Mémoires" c'était moi aussi, lu presque trois fois entièrement dans le cours de ma longue vie. Oui, oui.

Dans les oreilles, la bande-son en mode aléatoire me passe de larges extraits du Kill Bill (volume I et volume II), de Dead Can Dance, P..J. Harvey, Zazie, etc. Ambiances sonores pour des capsules qui ont la brièveté du morceau, et l'intensité d'un univers en multiplex dans lesquels les mots sont des balles que je lance sur un mur, celui d'en face, mes mots touchent les corps projetés au ralenti, ces filles qui tournent sur elles, se déshabillent, sortent de la mer, se laissent réchauffer, se caressent, un style très sensuel cette marque de fringues, j'imagine que les nanas et les mecs adorent, j'irais bien faire un tour dans la boutique pour voir, pour inviter une fille à essayer des trucs, rien que pour moi. 

Tout d'un coup, une minute de silence.

Aujourd'hui je change de boutique d'écriture.
"Ring", le pré-projet, ça bouge, les thèmes se sélectionnent tout seuls; mystérieux comment ça marche dans le cerveau, la génération et la sélection des idées, celles où je me dis, "oui, ça c'est une bonne idée, je la garde", et pour d'autres, "non, ce truc là ne convient pas, je laisse tomber". Comment fonctionne le cerveau d'un écrivain.
Il y a donc un personnage principal qui prend place, il occupe mes pensées, c'est lui, je n'ai pas encore de nom, mais il a une fiche d'identité personnelle bien construite, son physique, sa manière de penser, de parler, ses failles, ses trucs à lui (voir la Note numéro 3 de "Ring"), sa biographie commence à prendre forme, prof d'université américain, historien, spécialiste de la Guerre de Sécession, ses motivations, il veut écrire un roman (allons donc!), il bouge en Europe depuis longtemps, Paris, Edimbourg, Rome, Paris à nouveau et maintenant, Bruxelles. Pour le moment j'ignore encore la raison de tous ces déplacements, mais il a pris une forte couleur européenne sur son fond de Sudiste, car le gars non seulement est un spécialiste de la Guerre civile américaine, mais en plus il vient du Deep South, j'hésite entre Caroline du Nord, Virginie ou West Virginia, ou Louisiane, on règlera ce détail plus tard, mais il a eu des ennuis aux States avec ses théories. Là, faut être honnête, je suis tombé sur un bouquin (pas lu) "Confederates in the Attic: Dispatches of thé Unfinished Civil War" d'un certain Tony Horwitz, qui a remué pas mal de choses depuis sa sortie en 1998. La question-clé: que fout ce personnage dans sa voiture à faire des ronds sur le Ring de Bruxelles? Faut être juste, c'est du délire ce scénario. J'ai mon idée… ne vous attendez pas à un roman de science-fiction, d'aventure ou de grandes péripéties romanesques: comme je l'écrivais ce matin à une amie :
-- Le "Je" narratif tourne en rond, littéralement dans un cercle de l'enfer. Je n'ai pas fini d'épuiser (note: après mon précédent roman "La Route d'Arles"), cette structure du voyage, de l'aller-retour, les péripéties romanesque m'intéressent peu, ce qui m'attire c'est l'enfer qu'on porte en soi et qui nous fait faire des ronds dans la vie. 
C'est clair non?
Alors que devient le pitch initial dans tout ça ? (Voir la Note numéro 2 du projet).

J'en étais resté à ceci:
Et si, deux écrivains contemporains à succès se rencontraient lors d’un salon littéraire et se rendaient compte qu’ils avaient écrit la même histoire d’amour itinérante, que vivraient-ils ensuite comme errances dans leurs vies respectives ?

Nouvelle version: un des deux écrivains a disparu (la femme à Paris), reste le gars tout seul dans sa bagnole, ses pensées, son cercle de l'Enfer. Il cherche quoi? La sortie évidemment : Dante, son Virgile. On oublie Béatrice dans l'affaire, le Paradis est hors de portée, le personnage cherche juste une sortie.

Et si, un écrivain contemporain (historien) décidait que la manière d'en finir avec son exil consistait à tourner en rond (sur le Ring de Bruxelles), à la recherche d'un signal clair d'Exit?

Oui, voila qui donne un ton, une couleur.
La structure se dégage aussi, on va en faire un roman circulaire, à plusieurs boucles s'il le faut, un peu comme cette pub Desigual qui n'arrête pas de défiler avec les mêmes filles, les mêmes tentations, vers une illusoire sortie, un ailleurs inexistant.


Pub de Desigual - marrant, comment les robots du Net vont indexer cette page, curieux de voir tous les hits qui vont être générés avec le mot-clé de la marque de vêtements. Surtout, déroute des catégories, migraine des classements, confusion dans les méta-données des datawarehouses avec le lien établi vers l'image suivante:


Ce n'est pas le Ring de Bruxelles, c'est un des noeuds autoroutiers de Los Angeles. Le "monstre du Ring-Ness" comme le dit Céline Delforge d'Ecolo, sur son blog (merci), va-t-il réapparaître autour de Bruxelles? C'est une des raisons pour lesquelles il faut lire "Ring".


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