Ring (pré-projet romanesque XII)


Jason, prends garde, ennemi sur la route !

Jason rapporte cette conversation entendue dans un restaurant de Boitsfort alors qu'il préparait son projet "Ring" :

- Je voudrais un cure-dent s'il vous plait.
- Un dessert bosniaque? Tout de suite Monsieur!

Le restaurant est tenu par un Serbe.

Jason se souvient du Ring de feu autour de Sarajevo pendant quatre longues années. Quatre années, le plus long siège de l’histoire de la guerre moderne. 5 avril 1992 au 26 février 1996. Quatre années d’un cercle de fer, de balles, d’obus.

Ring de paradis pour snipers.
Ring d’assassins de jeunes filles.
Ring de tueurs de masse.

Jason se souvient. Dans le conflit de l’ex-Yougoslave, le « Nord » a perdu, irrémédiablement perdu. La Sécession a gagné.
Jason est un professeur d’histoire américaine. Le « Nord » a gagné contre le « Sud » dans son pays, en 1864, au terme de quatre longues années d’une guerre civile très sanglante, féroce, la première guerre totale, industrielle, de masse, de l’ère moderne.

En Europe, c’est la Sécession qui a gagné depuis la fin de l’ex-Yougoslavie. Voilà ce que Jason a observé, observe, note, rapporte.

Ce qui est arrivé, arrivera. Voilà ce que Jason se dit dans un restaurant, un soir, au bord du Ring de Bruxelles, la guerre civile larvée est partout présente en Europe, ce continent a sombré depuis vingt ans, fait semblant de l’ignorer.

L’Europe a perdu la partie, rien à voir avec la concurrence des Chinois, le libre-échange, les OGM, les théories de la conspiration. L’Europe a perdu, fidèle à son habitude du suicide. Jason est un professeur d’histoire, il médite le passé, il comprend le passé, il sait qu’il se répète, qu’on n’y peut rien, c’est le tragique de l’histoire, seuls les historiens le comprennent.

Jason se souvient du goût qu’avait la sliwowica, l’alcool de prune, avalée un soir à jeun à l’hôtel Mitteleuropa de Sarajevo, au milieu des conversations des journalistes des chaînes de télévision occidentales. Au loin, les explosions sourdes des obus tirés depuis les hauteurs. 

Le temps se télescope, Jason revient au moment présent ; dans ce restaurant. Il se nettoie les dents avec application, le « dessert bosniaque » pense-t-il, très utile, effilé, une pointe pour crever l’œil de l’adversaire, cela vaudrait le coup d’essayer. Il regarde ses messages sur Facebook. Quelqu’un vient de poster un article sur Detroit. 

Il ouvre son carnet, à la date d’un 25 novembre il écrivait ceci :
Carnet Noir.

Pneus neige, sillons noirs
Vieux cuirs, vapeurs d’essence
L’hiver approche !

Vu d’un œil hier soir un reportage de l’émission « Envoyé Spécial » sur Antenne 2 consacré à la faillite des villes ou des régions américaines incapables de rembourser leurs dettes et contraintes au dépôt de bilan comme n’importe quelle société commerciale en bout de course, coffres vides, méfiances des créanciers.
Deux situations étaient analysées : celle du comté de Jefferson dans l’Alabama n’ayant pu renégocier la réduction de sa dette colossale avec les banquiers de Wall Street, et ensuite la ville de Detroit (Michigan) capitale de l’industrie automobile américaine tombée dans une crise économique profonde et au sens propre sinistrée, des quartiers entiers voués à la disparition physique à terme. Comment est-ce possible ? La municipalité de Detroit présentait un plan de restructuration des services publics rendu nécessaire par la réduction de l’activité économique et de l’assiette fiscale. Ici aussi la comparaison avec une entreprise s’impose. Le plan prévoyait de ne plus concentrer les services publics (police, pompiers, voieries, travaux publics) que dans certains quartiers préférentiels marqués au bleu sur une carte de l’immense agglomération étalée sur plus de 350 kilomètres carrés. Les autres quartiers, ceux promis à l’abandon pur et simple, c’est-à-dire le retour à l’état naturel et à la sauvagerie sociale étaient marqués à la couleur orange. Ainsi se dessinerait la nouvelle topographie de la ville resserrée sur ses quartiers bleu, et le reste, tout le reste, chaussées, éclairages publics, maisons individuelles, bâtiments industriels déjà ruinés, gens, femmes, enfants, grands-mères, bandes de jeunes pillards, prédateurs en tout genre, laissés à eux-mêmes, en somme forcés de se prendre en charge entièrement par eux-mêmes pour lutter pied à pied avec la dégradation de l’environnement, à commencer par le danger que représentent toutes ces maisons abandonnées depuis la crise immobilière, condamnées à pourrir sur place, et à flamber, toutes ces maisons en bois, plus de cinq cent maisons qui flambent chaque mois à Detroit, une ville qui se consume littéralement, forcés de reconstituer des communautés qui se défendent comme elles le peuvent, c’est le retour du Far West de légende en plein Middle West urbain du début du XXIè siècle, ou bien, ou bien, forcés à tout quitter, à partir vers des villes plus souriantes, plus heureuses, là où il y a du travail, des opportunités, et là aussi l’image de la Conquête de l’Ouest s’impose, convois blancs de camionnettes, de vans, protégés par des hardis hommes de fer qui partent, qui reprennent les longues routes migratoires vers le soleil et la mer de Californie.
Je pensai : voila ce qui s’appelle un plan de désurbanisation. C’est cela l’Amérique ! La responsabilité individuelle, personne n’attend ni ne demande l’aide des autorités ; l’Etat laisse chaque comté, chaque ville se débrouiller avec ses finances publiques et l’Etat fédéral n’intervient pas à son tour pour supporter les Etats défaillants.
Après ce reportage les quelques rapides commentaires de la journaliste sur le plateau de l’émission étaient d’une consternante stupidité : « cela » risquait-il d’arriver en France ? Heureusement non citoyens ! Car en France l’Etat veille tel un Père sur tous ses enfants, l’Etat qui sécurise, l’Etat qui protège.
Quelle différence profonde de conception sur le rôle de l’individu dans la société ; Aux Etats-Unis : « débrouille-toi ! » dit l’Etat, et cela veut dire aussi : évolue, grandit, accepte le changement, prend des risques (et tu en seras peut-être récompensé) ; en Europe, l’Etat dit : « n’aie pas peur ! », et cela veut dire aussi : vote pour nous, ne pense pas, accepte ta soumission à la Machine sociale car de toute façon tu n’es pas un individu, tu es un numéro…

Jason referme son Carnet d’une autre époque. Il a prit sa résolution.

Sur le parking, une Pontiac GTO noire de 1968 vient de s’arrêter. Une conductrice blonde observe la sortie du restaurant. Jason sort, trop lourd.
Jason tu n’a pas fait attention à toi, manger si lourd ce soir, quelle erreur. Tes réflexes. Tu ne remarques pas.
La jeune femme observe Jason. Yeux bleus froids, chasseur à l’affut.

Ring se poursuit.


BBC News - Sarajevo 1992-1995


Yves Marchand & Romain Meffre - The Ruins of Detroit, photography book, 2011

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