Coeur ouvert VI


Cela se passait en fin d’après-midi.
La réunion avait été intense,
mais j’étais épuisé, je ne sais pourquoi,
j’étais vidé. Je pensai :
« J’ai un problème de rythme circadien,
un dérèglement de l’humeur
un déséquilibre de neurotransmetteurs ».

Je rentrai chez moi, j’ouvris la fenêtre
côté jardin,
j’ouvris mon laptop
côté travail à terminer.

Et puis c’est arrivé.
Mon corps est tombé : une masse.
J’ai somnolé dans la lumière
du fond de ma nasse cellulaire,
mes sens engourdis
réagissaient de loin au chant
des arbres que je sentais,
le jardin m’appelait,
m’y enterrer je le voulais,
je pensais au chat de Phil
mort subitement sous un arbre,
j’entendais Vince parler à côté
mais c’était une projection,
ou je ne sais quoi du cerveau,
des amalgames de mots
d’images de corps qui flottaient,
et je lisais des phrases belles ;
alors j’ouvris les yeux pour capturer
les phrases dans mon carnet,
mais les papillons étaient partis.
Je sentis un mot qui faisait mal
« inauthentique »
et puis aussi « décomposition ».
J’envoyai un texto à ma fille,
pour rien, just poke.

Et je sentis la douleur,
j’aurais voulu sur les bords
d’une autoroute en avoir fini,
une fois de plus,
le trou noir m’avait saisit :
c’était lui qui revenait,
je croyais en être quitte
mais il me hantait encore ;
« mais non,
mais non » me suis-je dit,
cet assassin qui me poursuivait,
il avait un visage fou, et lucide,
celui du tueur de « No Country for Old Men »
et je pensais : c’est le hasard,
ce tueur est le hasard qui me poursuit
et me fait tomber comme un dé
jamais du bon côté,
à quoi tient une vie,
pile ou face
c’est le choix le plus élémentaire,
et à la fin c’est celui-là,
et peut-être aussi à chaque instant
du douloureux repli du serpent.
La vie est un serpent,
un anneau, un Ring.

Viens, viens à tombeau ouvert
rouler encore jusqu’à percuter,
tuer ce toi ce moi ce nous
trop indigeste pour le boa
qui est toi qui est moi,
tuer ce corps ce truc
dans cette bagnole
au moins une belle mort ça
vent vitesse volupté vie ultra
vie Zebra.

Et par ce son je revins
à ta pensée, une lueur de survie,
alors je me levai, j’écrivis ceci,
je le postai de suite sur mon mur,
ça ne valait rien
mais c’était ça ou le bord de la route.

Me sens parfaitement inauthentique
dans le trou d'une décomposition subite
en voie d'obsolescence programmée
au nom de je ne sais quelle finalité.

Si je m'écoutais je partirais au désert
m'isoler chez les Navajo,
je roulerais jusqu'à Vegas
expirer mes dollars au Bellagio,
je roulerais jusqu'à Zabriskie Point
respirer les feux de la mort.

Et des confins je reviendrais 
les mots noircis sur ma peau 
marqué enfin du sceau de
mon être parfaitement authentique.

Ce soir je suis rentré du Ring.
La vitesse est au point mort,
pour une autre volupté liquide,
m’abandonne, entends tes voix :

Viens, viens dans les tombeaux du temps
ouvre les portes du temps,
ils s’impatientent, ils viennent ils se déversent,
tes ancêtres ta lignée,
ta bloodline se déverse
par tes veines ;
pour ton sang bleu qui ne ment pas
les veines t’ouvrira,
ton sang à la mer ira
dans le bleu terminal vivra.

Et par ces sons d’une mer infinie
par ces visions du bleu je reviens
à ta pensée, une lueur de survie ;
je m’accroche, j’écris,
m’éveille à la philosophie,
car autre chose ne voudrait
faire ni être qu’écrire et lire,
vivre dans l’océan de l’être
juste être,
et toi n’arrive pas à voir qui est,
ce toi : un esprit, une âme
une présence,
j’ai entendu « reliance » aujourd’hui,
ce mot mystérieux est plein de douceur,
je l’adopte,
il me va,
il me relie à vous
à tous
à toi
sans nom
sans visage
mais une voix
mais deux voix
mais trois quatre voix
dix-sept soixante-douze voix
cent trente trois voix
des milliers de voix,
des chœurs qui montent à l’assaut du ciel,
un chant puissant dans la cathédrale des forêts,
c’est le Requiem pour les arbres qu’on abat
c’est l’Ode à la Joie pour la forêt qui pousse ;
est-ce le dieu immanent de Spinoza
que j’aurais déniché dans les sous-bois ?

J’ai vu passer un chat ce soir,
j’ai perçu les bruissements
des herbes, simplicité.

Cela se passait en fin d’après-midi,
Je fis une courte sieste,
toute l’histoire est là.


Photo de l'auteur - jardins

Commentaires

  1. Hé, dit, Christo... T'arrêter vraiment, un temps
    Plus de réunions, plus de séminaires
    - et plus de voiture non plus -
    tu n'essaierais pas?
    (on peut en discuter autour d'un steak, si ça te dit ^_- mais, si tu as envie de me répondre, fais-le plutôt via fb que sur mon blog, je n'y passe plus tellement...)
    T'embrasse

    RépondreSupprimer
  2. Christo ... ce texte est sublime ! Chant d'initiation, ode chamanique, on se fait des bleus sur le ring, et puis on part à la vraie dérive. Et puis ça tourbillonne. Incarnation puis immanence ... Délire des sens, le ciel, la terre.... ; ; ; C'est splendide ! J'aurai envie d'y mettre ma voix, tu veux bien ?
    Je me le mets en projet pour avant Septembre (pour l'instant, nez et roue dans le guidon (pfffff....)
    Bien à toi
    Sylvie

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