Kiss


La salle est presque vide, quelques spectateurs se sont installés aux premiers rangs pendant que la projection commence. Dans la pénombre du couloir où elle attend d’éventuels retardataires derrière un rideau rouge, la jeune ouvreuse fatiguée penche le menton qu’elle appuye sur sa main droite. La bague de métal qu’elle porte à l’annulaire lui fait une petite entaille à la fossette. « Je devrais songer à la retirer » pense-t-elle.  Elle ne regarde pas un seul instant l’écran de cinéma qui repasse la même bande d’actualités depuis une semaine. Elle n’a pas envie de s’installer au dernier rang comme d’autres ouvreuses friandes des péripéties de Frank Sinatra et Gene Kelly déguisés en marins. Cela lui fait encore trop mal au cœur.

Un bruit de pas précipités se fait entendre dans l’escalier. Wendy accueille les nouveaux venus qu’elle accompagne jusqu’à une rangée du milieu de la vaste salle décorée de pilastres en stuc imitant une quelconque luxuriance végétale. L’homme habillé d’un complet veston couteux lui glisse une pièce d’un demi-dollar dans la main. Elle évite de le regarder dans les yeux pendant qu’il lui dit « vous devriez sortir voir ce qui se passe au-dehors ». Elle hoche la tête et retourne rapidement vers sa place à l’entrée du couloir. « Qu’est-ce qu’il a bien voulu dire ? » se demande-t-elle en laissant son regard errer sur les dos ronds des fauteuils rouges, les épaules des hommes, les chapeaux des femmes, l’anonymat des rangées épuisées des gens qui traînent leur ennui et s’oublient ici le temps d’un film. Le temps d’un film qu’elle n’oubliera jamais. Elle n’arrive pas à oublier.

Elle demeure stoïque, debout pendant toute la séance. Elle ne pense plus à rien, elle ne ressent plus rien qu’une envie de dormir, les nuits sont chaudes, et dans sa chambre mansardée elle peine à respirer les nuits, pourtant elle a l’habitude des grandes chaleurs, mais dans sa Californie natale c’est plus supportable qu’ici où il fait lourd, si lourd. Elle jette de temps à autre un coup d’œil dans la direction de l’homme qui lui a adressé la parole, elle distingue sa silhouette, il tient sa compagne enlacée par-dessus l’épaule. « Nolan me tenait ainsi près de lui quand nous allions au cinéma » se rappelle-t-elle. Il ne faut plus penser à Nolan. A partir de demain je ne penserai plus à lui ». 

Les spectateurs se redressent, le film est terminé, et avec lui, les quelques heures de travail de la jeune ouvreuse qui songe à son prochain travail, le soir comme serveuse dans un restaurant du bas de la ville. Elle parcourt les allées du cinéma avec un sac en toile, ramasse les débris de pop-corn, les bouts de papier. Arrivée à l’emplacement de l’homme qui lui a adressé la parole, elle ramasse un mouchoir en soie parfumé. Elle le porte à ses narines, inspire profondément un mélange de musc et d’ambre qui sent bon l’armoire où sont rangés ses costumes, car c’est son parfum à lui, et elle voit les initiales brodées de son nom, deux lettres penchées, d’une grande élégance ; elle s’imagine remontant l’escalier, se précipitant dans le hall d’entrée où il patiente peut-être quelques instants, perdu dans la contemplation des affiches de films qui peuplent de leurs couleurs criantes, de leurs lettres enflammées, des visages de stars du tout Hollywood la petite salle où une file d’autres spectateurs attend son tour, elle le voit se tournant vers elle alors qu’elle lui tend son mouchoir, lui dire d’une voix légèrement essoufflée « Monsieur, vous avez perdu ceci ». Alors il la prend par la taille et l’embrasse.

Elle sursaute quand une main la touche à l’épaule. Elle jette le mouchoir dans le sac.

L’ouvreuse qui vient la remplacer lui dit toute excitée « c’est fini, c’est fini ! ». Elle la regarde et ne comprend pas : « qu’est-ce qui est fini Suzy ? » demande-t-elle confuse. L’odeur de l’homme est en train de disparaître de sa mémoire. Nolan aussi était parti comme ça, son odeur n’était plus là, mais elle avait conservé son mouchoir dans son sac à main. Tout comme sa bague de fiancailles.
« D’où sors-tu Wendy ? » s’exclame Suzy. Elle aime bien cette petite rousse du Bronx avec qui elle s’entend bien, elles se partagent les pourboires. « J’ai reçu un demi-dollar d’argent Suzy. La moitié sera pour toi.
- La guerre est finie Wendy ! »

Toujours habillée de sa tunique bleue serrée à la taille et du pantalon à larges pattes avec une ligne rouge sur la couture, Wendy sort du cinéma, titube. La lumière est éblouissante, Wendy a mal aux yeux qu’elle protège en portant sa main en visière. Elle entend la rumeur, c’est une houle faite de milliers de cris joyeux, de vivats, de bruits de pétards qui explosent, de coups de sifflets, de chants d’hommes, de hurlements hystériques qui crépitent au-dessus d’une pulsation plus sourde faite de milliers de pieds qui marchent vite, de grosses semelles cloutées, de bottines de soldats, de talons aiguilles, de chaussures de ville des commerçants de la 5è avenue qui sortent avec leurs clients, ils sortent tous, ils se précipitent des bureaux, des autobus, des cafés, et grossissent le flux de la foule en liesse. Wendy se lance dans les rues avec des milliers d’autres personnes. Elle suit le courant comme un branche souple, devine la direction de la foule qui se dirige vers Times Square, s’y abandonne.

Wendy marche au milieu de la foule, un groupe d’infirmières à côté d’elle. Leurs uniformes blancs attirent les regards, elles magnétisent les yeux d’un jeune marin. Wendy voit le marin comme un prédateur qui s’avance vers la plus jolie des infirmières, il s’approche d’elle sans qu’elle le remarque, la penche en arrière, et avant qu’elle puisse protester, colle ses lèvres aux siennes.
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La Chronique des Carver se poursuit. Elle arrivera bientôt à son terme. Cet épisode est le quatrième de la série dans l'ordre chronologique et le onzième texte du cycle. Il y en aura quatorze en tout.


New-York Movie, Edward Hopper (1939)

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