Momification


Le jeune homme arrive d’un pas leste sur la terrasse vide, regarde autour de lui, hésite, et s’installe dans le fauteuil à bascule en retrait. Il glisse un doigt entre le foulard bleu et son cou rêche. « Je ferais mieux de ne pas serrer si fort » se dit-il. L’ongle de son index qu’il n’a pas coupé griffe sa peau. Il prend le magasine qui dépasse de la poche de son veston de sport et tourne les pages rapidement à la recherche des photos de stars d’Hollywood. 

« Ce soir je vais me refaire au casino, se persuade-t-il en regardant la ligne d’horizon… Une martingale… La chance sera au rendez-vous, je le sens… Jim me prêtera cent dollars… Il me doit bien ça…» Il retourne à sa lecture puis lève la tête interloqué.

Sur la terrasse il n’y a pas une brise de vent.

La femme mûre au chapeau de paille, passe devant le jeune homme qu’elle regarde en coin. Il ne la remarque pas. Elle observe un groupe d’insectes qui évolue de concert au ras du sol, zigzaguant de gauche à droite. Les rares brins d’herbe jaunis sont parfaitement immobiles. 

« Ces insectes, se dit-elle, semblent obéir à un plan de vol, mais lequel d’entre eux serait le pilote? » Prenant place sur un fauteuil du premier rang, elle dépose son gros postérieur en prenant soin de ne pas froisser son tailleur. « C’est inadmissible pense-t-elle, il y avait des mouches ce matin au buffet du Flamingo. Comment la direction laisse-t-elle faire une chose pareille ? …  Ce n’est plus comme à mon époque… »

Elle ferme les yeux, un léger sourire flotte sur son visage. Elle ne fait pas attention à la femme blonde qui s’installe à son tour sur un fauteuil libre dans le rectangle de lumière. Elle choisit le dernier fauteuil à bascule de la rangée. « Au moins ici je ne serai pas obligée d’écouter les vantardises de Tom pense la nouvelle venue… D’ailleurs il est trop occupé à lire son magasine… » Elle remarque le rythme régulier avec lequel les sommets de la chaîne des Spring Mountains se découpent au loin, et derrière la première chaine de montagne, il y en a une seconde, bleue, qui apparaît entre les creux de la première. Elle se remémore la soirée passée au Sands : « Dean Martin était juste fabuleux !… Quelle chaude voix de crooner… Il a un charme fou !...  C’est le bon côté de ces vacances, il y a spectacle tous les soirs dans un des hôtels du Strip. Ce soir c’est Frank Sinatra qui va faire une apparition… Je ne manquerais cela pour rien au monde… et tant pis pour les tables de jeu… Je me demande si William voudra bien m’accompagner…»

Dans les herbes, un autre groupe d’insectes à rejoint le premier groupe, chacun trouve sa place dans la nouvelle formation qui bondit en rang serré comme une balle chassée par le vent.

« Les Viets en font voir de dures aux gars… J’espère qu’ils vont s’en sortir à Da Nang… La jungle y est épaisse, ils se cachent…Ils ont l’avantage du terrain… » L’homme au complet veston gris qui vient de sortir de la salle de restaurant en ruminant les informations du jour, rejoint les personnes déjà présentes sur la terrasse, et sans un mot, s’enfonce dans le fauteuil libre à côté de la femme au chapeau. « Elle aime trop le soleil cette dinde de Glenda, je me demande si elle n’a pas trop chaud avec son tailleur. » Il lance un clin d’œil à la femme blonde installée au bout de la rangée, qui ne le lui rend pas, c’est sa femme, puis il appuye la tête sur un petit coussin, bouge son crane dégarni de gauche à droite, cherche une position confortable pour son cou. 

Avachi, il rumine les informations captées ce matin à la radio dans la chambre d’hôtel. Sa femme avait immédiatement tourné le sélecteur à la recherche d’une chaîne musicale. Il lui avait calmement demandé: « Wendy, remet les informations s’il te plait. » Elle avait poussé un soupir dépité « si tu y tiens tant que ça, nous sommes en vacances, pour nous détendre chéri, nous dé-ten-dre. » Elle avait marqué les syllabes puis obtempéré. Le fil des informations avait repris, c’était Walter Cronkite lui-même qui commentait la nouvelle. 

« … Offensive surprise à l’occasion de la fête du Têt… de nombreuses garnisons encerclées… des milliers de viet-congs sortis de l’ombre sans crier gare… ». Jim en a eu lui-même assez. « Tu as raison chérie, nous sommes ici pour nous amuser. » Il n’a pas emporté les journaux qui trainaient sur la table d’accueil du petit-déjeuner. Baigné par le soleil sur la terrasse du Sands, il essaye sans succès de chasser de ses pensées les nouvelles de la guerre lointaine, mais rien n’y fait. 

La formation d’insectes a encore grossi, elle tourne sur la plaine à la recherche de quelque chose.

« Ce n’est pas avec des escadrons de B-52 qu’on va gagner cette foutue guerre » se dit Jim, « les jeunes protestent un peu partout sur les campus… l’opinion publique ne comprend rien à la politique du containment … »

William est le dernier du groupe à s’installer ; d’un coup d’œil il embrasse la situation des uns et des autres, Tom à l’arrière, « en voilà un qui va encore demander à Jim d’ouvrir son portefeuille ce soir se dit-il. Je me demande pourquoi Jim se laisse faire. », ensuite sa femme, Glenda, en train de fermer les yeux, coupée des autres comme à son habitude, et Jim maussade, « quelque chose le préoccupe, il ne s’occupe pas beaucoup de sa femme… d’ailleurs, la dernière place qui reste libre est à côté d’elle… C’est un signe. »

« Hello Wendy, il ne fait pas trop chaud ce matin pour un bain de soleil ?
- Pas trop William. » Et après une pause, Wendy rajoute :
« Frank Sinatra passe ce soir au Sands, c’est tellement… ». Elle n’a pas le temps d’achever sa phrase, Jim vient de lancer un cri guttural. Tout le monde en alerte regarde dans la direction que Jim qui s’est levé vient de pointer du doigt.

Au-dessus de la plaine le nuage d’insectes grossit à vue d’œil, ce n’est plus une escadrille, c’est une nuée noire et vrombissante qui tout d’un coup fond en flèche sur un monticule sombre qui dépasse des herbes jaunes.

Le monticule se met à tressauter.

Une odeur parvient aux narines des spectateurs.

Etriqués dans leurs costumes de ville, coincés dans leurs habitudes, incapables de ressentir la moindre affection les uns pour les autres, Tom, Glenda, William, Jim et Wendy muets d’étonnement, sentent le parfum écoeurant de la charogne qu’une légère brise qui vient de se lever apporte jusqu'à la terrasse ensoleillée du Sands.

Chacun regarde la tête vide le spectacle de sa propre dissolution. 

Dans leur dos, sur le boulevard principal de Las Vegas, la roulette de la chance n’arrête pas de tourner. 



People in the Sun, Edward Hopper (1960)

Ce texte est le treizième et avant-dernier du cycle.

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