Santa Fe Railroad


Il grille une cigarette après l’autre en regardant par la fenêtre, immobile depuis deux heures. Ils ne sont pas prêts de repartir si vite. Le train a eu une panne sérieuse, la companie a relogé les passagers dans un hotel de troisième catégorie dans la gare de Topeka, Kansas.

Wendy est plongée dans son livre, elle s’efforce de lire le même paragraphe, une tentative après l’autre, elle essaye, elle ré-essaye en se disant que le sens des phrases finira par entrer mais rien n’entre, ni ne sort, de son cerveau tout sec, il n’absorbe rien, ni mots, ni émotions, et il fait si sec dehors qu’elle en est vidée de ses sucs vitaux, se sent comme une planche vieille et abandonnée dans un lit de rivière épuisé.

Rien que l’attente. Il ne reste rien d’autre à faire.

Wendy tourne et retourne le livre entre ses mains, c’est une vieille édition qu’elle a trouvé à la gare de Topeka, elle s’est dit qu’il faudrait prévoir un peu d’occupation dans la chambre. Elle ne comprend rien à ce livre, mais que faire si elle le met de côté, Jim va se sentir peut-être obligé d’engager une conversation, et elle sait, et il sait qu’elle sait, que ni l’un ni l’autre n’en ont envie, alors elle fait semblant de lire et de tourner les pages. Jim trouverait curieux qu’elle soit arrêtée sur la même page depuis une demi-heure.

Elle lit : « A travers la barrière, entre les vrilles des plantes, je pouvais les voir frapper. Ils s’avançaient vers le drapeau, et je les suivais le long de la rivière. »

Elle n’arrive pas à s’intéresser à cette histoire, le bandeau autour du livre dit pourtant que c’est un chef-d’œuvre. Comment pourrait-elle savoir, elle ne lit jamais rien d’autre que les magasines de mode. Pourquoi a-t-elle acheté ce livre se demande-t-elle ? « Pour me donner une contenance, pour lui montrer que je vaux quelque chose de mieux qu’une poupée blonde qui se vide la cervelle en tournant les pages brillantes des magasines avec nonchalance, voilà pourquoi je l’ai acheté, et Dieu, oui, je le lirai, je le jure, je le lirai ce livre, j’irai jusqu’au bout, quoi qu’il m’en coute car je ne suis pas une poupée… qu’on prend et qu’on jette. »

Jim observe la gare depuis la fenêtre de la chambre au rez-de chaussée, le train à l’arrêt, ce coach de luxe, le premier de sa catégorie sur la ligne du Santa Fe Railroad qui rallie Chicago à Los Angeles en trente-six heures.

De dépit il jette chaque cigarette à moitié consumée par la fenêtre sur les voies, il voudrait allumer un feu, faire quelque chose pour qu’ils soient bien obligés de bouger, provoquer un incendie, voilà ce qu’il est prêt à faire dans sa folie.

« Tout me ronge, saloperie de panne, que s’est-il passé, les prospectus ne disent rien qui explique quoi faire en cas de panne, pourquoi un autre train n’arriverait-il pas, va-t-on passer la nuit ici, ce serait insupportable, dans le train, chacun à sa couchette, et il y a toujours quelque chse à faire, le paysage à regarder, une curiosité sur la carte, je l’ai dit à Wendy, c’est un parcours historique, le Sante Fe Trail tu te rends compte, on va traverser des paysages lunaires dont tu n’as pas idée, on va longer le Colorado, en as-tu au moins une idée dans ta petite cervelle de dinde prétentieuse, mais cela, il ne lui a pas dit, en as-tu la moindre idée Wendy, comprends-tu ce que cela signifie cette piste, le long des anciennes missions espagnoles, et les territoires indiens, on va traverser le pays Navajo, c’est quoi pour toi les indiens, des déguisés avec des plumes sur la têtes, des sauvages, mais bon sang Wendy, ils ont foutu la raclée à Custer, oui c’était les Cheyennes, pas les Navajos, qu’importe, un peuple fier, un grand peuple, et moi qu’est-ce que j’ai foutu, agent d’assurance, quelle rigolade, pourquoi suis-je venu te trouver, oui à cause de Nolan, évidemment, mais les morts ont raison, toujours raison, paix à son âme, qu’est-ce qu’on a dégusté sur l’atoll, d’accord j’ai un peu enjolivé l’histoire, après tout le héros c’était lui et moi le copain, le faire-valoir, mais est-ce toi que j’aurais du épouser Wendy ? »

 La lumière dure découpe un rectangle de briques jaunes dans l’angle de la fenêtre. Jim fixe son attention sur le grain de la pierre mis en valeur par la lumière rasante, comme un instrument de précision qui cisèle les formes, comme un diamant, « mon regard doit devenir dur comme le diamant, je dois tout découper, tout controler, je dois faire attention au moindre de mes faits et gestes, je ne dois pas attirer l’attention de Wendy. Quand on arrivera à L.A. tout va redevenir normal, il faudra bien reprendre une vie normale, je vais laisser tomber mes rêveries, je vais écrire à Catherine, lui dire que c’est fini.»
Wendy met son livre de côté. C’est une édition reliée d’un livre à succès, « Le bruit et la fureur », elle a bien fait de choisir ce livre, « je vais apprendre ce que c’est qu’une marmelade de mots et de sentiments, à démêler ça, à y voir clair, car j’y vois clair dans ton jeu Jim, c’est lamentable, j’y vois mieux que toi, mieux que tu ne pourras y voir jamais malgré tes grands airs. »

Quelque chose s’est mis à bouger de l’autre côté de la voie ferrée. Un controleur du train se met à courir vers la gare, il est suivi par des cheminots en salopette bleue, un contremaître qui marche lentement.

« On dirait que ça bouge » dit Jim.
« Nous allons bientôt repartir, répond Wendy, c’était une fausse alerte. Tout ira mieux maintenant.
- Oui, tout ira mieux Wendy ». Jim se retourne, et pour la première fois depuis qu’ils sont entrés dans cette chambre d’hôtel, il regarde sa femme dans les yeux.


Hotel by a Railroad, Edward Hopper (1952)

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