Zabriskie Point


Elle mélange le sucre dans le café, tourne trois fois avec la petite cuillère sur les bords de la tasse, ramasse la crème et la porte à la bouche. La mousse onctueuse caresse ses lèvres grasses enduites du rouge qu’elle a déposée avec abondance avant de sortir. Elle sort un bout de langue et touche la pointe métallique de la cuillère tiède, fait glisser le liquide sur sa langue et dans sa gorge, le goût en est légèrement acidulé, corsé, long en bouche. Elle ferme les yeux. Le parfum chaleureux de la tasse emplit ses narines, elle avale le café qui descend dans son œsophage, visualise l’image d’un filet de lumière qui fait briller son corps à l’intérieur, elle garde les yeux fermés, s’imprègne longtemps de la sensation d’être pleine, d’être entière. Elle avale ensuite la tasse de café d’un trait, rouvre les yeux. Le rituel est terminé.

La radio passe « Tennessee Waltz » de Patti Page. Il n’y a plus beaucoup d’établissements qui passent de la musique de son temps, dans Downtown L.A., ou qui savent comment préparer un excellent café.
La femme au chapeau boule démodé qui s’est très élégamment habillée pour sortir seule, fixe la tasse qu’elle a vidée, elle n’en commandera pas d’autre, ce moment privilégié est passé, ne peut être rattrapé, mais demain, peut-être demain reviendra-t-elle ici. Comme elle est venue hier, et tous les autres jours de la semaine, comme tous les autres jours de toutes les autres semaines du mois passé, et des trois mois passés, depuis qu’elle a déménagé, qu’elle a été obligée de quitter sa banlieue aisée et de se reloger à peu de frais dans le centre ville déclassé.

Elle reviendra.

Boire seule sa tasse de café. Seule le soir. Bien habillée, pour sortir. Personne ne l’attend. Elle n’attend personne.

Elle doit s’y faire.

Elle n’a pas le choix.

Jim l’a ruinée. Elle a tout perdu. Son mari : un suicide, a conclut la police. Elle revoit la scène de cauchemar, tout son mobilier renversé dans le jardin. « Un acte de folie », c’est ce que le lieutenant de police bienveillant lui a expliqué. De quelle folie s’est-elle demandé ? Jim était fou ? Je n’avais pas remarqué. « Il était donc fou à lier », c’est une conclusion logique après ce qui s’est passé.
Elle a eu un choc, n’a pas pu encaisser la situation, elle a confié son fils Scottie à sa sœur pour quelques temps. Elle a fait un court séjour dans une institution de repos d’Orange County. Et maintenant, c’est la déchéance, dans la dignité.

Downtown n’est plus comme à l’époque où elle y travaillait, jeune employée dans un des nombreux hôtels art déco de premier rang qui ornaient les boulevards ; tout ou presque a été détruit, remplacé ; les habitants riches sont partis vers les confins, ces banlieues en expansion indéfinie qu’elle a été obligée de quitter, qui symbolisaient son rêve à elle, d’une vie meilleure avec une belle maison, une piscine, deux garages, un mari, un enfant – Dieu ne leur a pas accordé le bonheur d’en avoir un autre, la chance ou la nature n’était plus de leur côté, un chien. Le chien… Jim ne lui a pas laissé de chance. Ils l’ont retrouvé dans la maison, une balle dans la tête. Si son fils avait été présent ce jour-là s’est dit Wendy, qui sait s’il n’aurait pas subi le même sort.

Des larmes coulent sur ses joues, une rigole sombre de rimmel apparaît sur sa peau qu’elle essuye délicatement. C’est comme ça tous les soirs. Il n’y a personne pour lui parler, elle n’attend personne. Elle se demande pourquoi elle s’obstine à venir dans ce diner où le serveur fait semblant de ne pas s’intéresser à ses clients. Peut-être pour cette raison justement.

Mais ce soir quelque chose de différent s’est passé. Wendy a renoué avec son amour ancien pour le cinéma, elle est allée voir un film d’un réalisateur qu’elle ne connaît pas, il y avait surtout des jeunes dans la salle, des étudiants, de ceux sans doute qui manifestent contre la guerre et la présidence de Nixon. Le film était trop compliqué pour elle, mais une scène l’a bouleversée, des couples nus enlacés sur les rochers brûlants dans la Vallée de la Mort.

Un jour, elle louera une voiture chez Herz, prendra l’Interstate 15 vers Las Vegas, puis obliquera vers le nord. Elle ira voir comment c’est là-bas, elle se mettra nue sur les rochers, deviendra serpent dans le désert, flamme.

Wendy lève les yeux, regarde des formes qui bougent de l’autre côté du comptoir. Elle sourit.


Automat, Edward Hopper (1927)

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