Friday, 30 August 2013

Seroxat TM 20mg (Paroxétine) - Jour 6


« J’ai pris la main du diable. Sous ses ongles noirs j’ai vu de la lumière. »
Christian Bobin, L’homme-joie, 2012

Confirmé : je suis un des rares sujets qui réagisse de manière paradoxale, avec de l’insomnie, à la Paroxétine. Un esprit bienveillant me conseille de changer le moment de la prise, le matin, demain. Je verrai donc demain.
J’ai vu.

Humeur bizarrement très « up » aujourd’hui, surtout en soirée, avec une pointe paroxystique, étrange, trois fois, sept fois curieux.

Une micro-agitation, des pensées de connexion dans toutes les directions, à nouveau, c’est un signe de la fuite des idées, la première pensée qui vient m’occupe jusqu’à l’infini, je veux en épuiser le sens, et m’épuise dans cette recherche vaine de sens.

Ce que j’ai vécu en début d’année était bien un épisode caractérisé de manie,  mon histoire naturelle d’hypomanie qui fluctue depuis des années et des années n’explique pas tout, je l’ai vécu et je comprends mieux, et je suis sidéré par l’effet soudain qu’une présence qui va au-delà de l’humain, par l’effet d’une annonciation, d’un message à dire, à délivrer au monde, a pu exercé, une puissance d’attraction qui va vers la lumière, mais c’est la main du diable qui agit d’abord, c’est une main punitive, une main de glace, une épée de glace qui fond dans le cœur, qui a fondu, m’a brisé, m’a délivré de l’extinction, a ruiné le cœur de mes proches.

A votre retour du Canada nous confirmerons l’hypothèse de la bipolarité, a-t-il dit. C’est une hypothèse de travail très sérieuse. Dans quelle case du DSM tombera-t-elle ?

L’ambigüité du traitement, jeter tout ça, la tentation vient, est venue, va encore arriver. Signal de danger. Attention, pas d’impulsion. Ou bien oui. Céder à l’impulsion. Danger. L’obsession du contrôle et puis le contrôle qui lâche, lâcher prise pour saisir le Soi, se ressaisir ; un paradoxe que je ne comprends pas, j’ai le sentiment d’être resté un enfant qui ne comprend pas le monde des grandes personnes, c’est une quasi-certitude, j’en viens à me demander si je n’ai pas depuis longtemps basculé et refusé de le reconnaître. L’être du langage, j’y tiens, il me tient. C’est un tronc d’arbre comme celui que je contemple, il est là dans l’obscurité, il est là dans le jour, il part avec moi au Canada, il va m’interpeller, il va me parler, c’est une certitude de l’enfant qui dort. La magie, c’est le monde des plantes et des nuages autour de toi, parfois un animal passe, une grosse bête. Marie me demandait l’autre jour, et que feras-tu face à un ours ? C’est une grosse bête, j’aimerais me faire manger peut-être par un grizzly dans les forêts boréales, en voilà une belle mort, mais je n’ai pas dit ça, j’ai dit : je ne bougerai pas, je resterai coi, comme un tronc d’arbre. Il passera son chemin.

J’ai retrouvé chez un bouquiniste le premier livre que j’achetai avec mon argent de poche, les Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe, dans l’édition Livre de Poche Classique de 1972 (numéro 604, double). C’était cette année-là. Je le vois devant mes yeux, il est sur la table de la librairie, c’est une nouveauté, je le prends. Il me prend. Je l’avais perdu, je le retrouve.

Frissons ! oh frissons ! Toucher à nouveau cette couverture (Ateliers Pierre Faucheux / photo  psychédélique à la mode, de Holmes-Lebel). Et je m’y vois, je commençais à fréquenter Libris qui à l ‘époque tenait une belle boutique sur l’avenue de la Toison d’Or. J’aimais beaucoup le cartouche de la série « Poche Classique », un livre ouvert avec une plume d’oie, et la mention « Texte intégral » en-dessous. La section des poches était située au sous-sol de la boutique, une volée d’escalier y conduisait directement à droite de l’entrée qui était grande ouverte sur le trottoir, accueillante, lumineuse, on voyait toute la profondeur de la librairie depuis l’élégante avenue. Elle a bien changé depuis. Je devins rapidement un de leurs plus jeunes habitués, encore un enfant, pas encore un adolescent. Je recherchais l’attention d’une vendeuse dont la beauté me troublait, il me semble voir encore son visage comme si je passais à toute vitesse à côté d’elle, des yeux verts, des cheveux châtains longs qui flottaient sur ses épaules mais quand je me retourne pour la fixer, elle disparait. Une méchante fièvre intestinale m’avait cloué au lit pendant longtemps, on craignait que ce ne fût la grippe de Hong-Kong qui faisait paniquer mes parents, ma fièvre était montée à 40,5, j’étais salement arrangé. Lorsque je fus rétabli je m’offris une promenade jusque chez Libris, ce n’était pas loin, nous habitions rue du Trône, et dépensai mon premier billet de vingt francs belges sur cet achat impulsif d’un livre que je ne connaissais pas. Le titre m’avait attiré, imaginez l’effet d’un titre pareil « Histoires extraordinaires » sur le cerveau d’un enfant qui sort d’une fièvre qui aurait put l’emporter ; et le nom bizarre de l’auteur : « Poe ». C’était qui ? Je parcourus la table des matières et fut tout de suite conquis par les titres de certains contes : ‘Double assassinat dans la Rue Morgue’, ‘Une descente dans le Maelström’, ‘Morella’, ‘Ligeia’, ‘Metzengerstein’.

Je fus très fier de montrer mon achat à ma mère. J’en parlai à Gaston Compère, mon prof de Français à l’athénée d’Ixelles. C’est lui qui. A la rentrée suivante je lui en parlai, de Poe et du goût que j’y avais pris. Il aimait Poe, et les romantiques allemands, Gaston Compère était un jeune homme d’une autre époque exilé dans un corps de vieux avec une voix douce et un air gauche, intimidé et intimidant.  So long !

Me mis à l’ouvrage, lut le livre avec méthode, du début à la fin, une habitude que j’ai perdue depuis longtemps sauf très rares exceptions. Après l’entrée fracassante du « Double assassinat », je failli lâcher le livre avec l’histoire de la Lettre volée que je trouvai d’un ennui profond, je ne comprenais pas l’intérêt de cette énigme qui n’en était pas vraiment une ; plus tard avec Lacan et les commentaires de mes amis psychanalystes je fis semblant de comprendre, mais c’était encore l’époque où le signifiant ne me parlait pas. Dans le fond m’a-t-il jamais parlé ? Les tores oui, les rubans de Möbius, les bouteilles de Klein, oui. Mais le signifiant ? A l’université je n’aimai pas le cours de linguistique et Saussure, je sentais par contre beaucoup d’affinités pour les « performaticiens » du langage, les Searle, et autres anglo-saxons qui avaient compris que parler c’est aussi agir pour influencer.

Les grandes vacances arrivèrent ; comme d’habitude nous les passâmes en Grèce, où j’achevai la lecture de Poe. Entretemps j’avais également complété ce premier livre avec les « Nouvelles Histoires Extraordinaires » que je préférais pour leur côté gothique très prononcé (‘La chute de la Maison Usher’, ‘Le puits et le pendule’, ‘La mort rouge’ etc) ainsi que le remarquable roman des aventures d’Arthur Gordon Pym.

Epuisé. Dormir maintenant.

« Quand ils voient un miracle, la plupart ferment les yeux. »
Christian Bobin, L’homme-joie, 2012





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