Tuesday, 27 August 2013

Seroxat TM 20mg (Paroxétine) - Jour 3


Ecrire, c’est dire la vérité du corps. Cette note jetée dans mon téléphone en matinée résume l’état d’esprit du jour.

Quelques réflexions en vrac sur  l’état maniaque : on voit des connexions partout, entre les idées, les gens, les faits les plus anodins ; tout se met à vibrer de correspondances, et cette magie doit être révélée, montrée, communiquée. Rien n’échappe à la clairvoyance de celui dont le Moi s’est enflé aux dimensions de l’univers, il n’y a plus de limites, tout est possible, mais contrairement au délirant paranoïde ou schizoïde, la folie maniaque n’est pas une conspiration des éléments contre le sujet, elle est monstration d’un absolu communicable par le sujet dans un acte créateur à son public, ses proches, amis, parents, collègues, étrangers saisis n’importe où. Facilité des élans avec lesquels le sujet se lie avec n’importe qui. Et se délie tout aussi facilement. Dans le but de faire sentir cette énergie qui circule et qui relie choses et gens, surtout les gens, car ce qu’il recherche c’est d’atteindre directement le cœur des autres, de les toucher par l’évocation de correspondances inattendues, de liaisons insolites, de ponts jetés sur des fleuves dont on ne voit pas le bord, et qui montent, qui montent… et puis qui finissent par s’écrouler…

Le genou usé par la vie. Le cartilage foutu. Plus le temps de faire un scanner approfondi, je dois partir dans quelques jours. Partir.

Chaque pas, un effort, comment éviter de marcher tout en marchant ? Mais j’irai admirer les lumières et les ombres qui jouent dans les fjords du Saguenay, j’irai caresser  le dos des belougas blancs, je verrai la nageoire caudale puissante d’une baleine bleue battre le Saint-Laurent, j’entendrai le langage des clics et des sifflements et la longue plainte du vieux Rorqual solitaire qui remonte le fleuve chaque année à la recherche de sa compagne disparue, avalée par un kraken des profondeurs… J’irai observer les feuilles d’érable changer de couleur millimètre par millimètre avec l’avancée de l’été indien, j’irai me souvenir des batailles gagnées et perdues lors de la Guerre de Sept Ans des Amériques entre Français, Anglais, Premières Nations, j’irai courir les bois avec le dernier des Mohicans, j’irai pleurer le corps envolé d’Alice Munro, mais pour l’amour de Cora Munro que ne ferais-je pas ?

Le corps qui proteste.
La fatigue qui m’arrache le cerveau à midi.
Les lettres se mélangent à l’intérieur des mots.
S’empoisonner, souffrir pour guérir. Trop de molécules en même temps. Faim et nausées. Agitation et abattement. Sudation et froid. Tout est arrivé aujourd’hui. Violente adaptation au rétablissement de la balance à sérotonine.

I'm the hunter
and the hunted
joined together
...
(Tori Amos - The Chase)


Paysage, Fjord du Saguenay, Québec
Credits: Mathieu Dupuis, 2013

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