Les Filles du Roy


Aux fils du rude pays, aux coureurs des bois, mais surtout aux filles du Roy, aux mères de la Nation, je dédie cette modeste plaquette commémorative, mon hommage singulier, en ce jour du 22 septembre de l’an de grâce 2013, trois cent cinquante années exactement après l’arrivée du premier groupe de ces demoiselles et pupilles du Roi Louis XIV, à Québec, le 22 septembre de l’an de grâce 1663.

Filles du Roy! Orphelines, jeunes filles, jeunes femmes de conditions modeste pour la plupart, bien bâties, fortes, prêtes à partir sans billet de retour pour la lointaine colonie peuplée de bucherons, de trappeurs, d’aventuriers de tout poils mais tous hommes célibataires, trafiquant les fourrures avec les autochtones, Iroquois ou Algonquins, déjouant les pièges des Anglais, surtout aux prises avec une nature d’une telle sauvagerie, c’est-à-dire une nature libre de toute influence humaine, et de sa faune redoutable, une nature qui vous abat comme mouche pendant l’hiver, ces filles prêtes à risquer tout, en fait rien, n’ayant rien qu’une dot maigre octroyée par leur tuteur, le Roi de France, pour gagner tout, mais souvent rien, une cabane dans les bois, juste porteuses d’un immense désir de trouver un homme, leur « chum », de devenirs épouses, femmes, leur « blonde ». Dans l’imaginaire de l’époque, il me plait à le sentir ainsi, elles étaient dévouées à une mission qui dépassait cette pauvre sur-vivante humanité, porteuse d’un catéchisme pour quelques arpents de neige, récits d’historiens, paroles apologétiques : peupler la Nouvelle France, devenir mères d’une future nation, le peuple Canadien de langue française.

Filles du Roy! Vous arriviez de Brest (tonnerre de Brest), à Tadoussac, Québec, Trois-Rivières ou Ville-Marie (la future Montréal), vous étiez huit cent femmes fondatrices du pays, porteuse des lignées qui sur quatorze, quinze, seize générations, peuplèrent de quelques patronymes un continent plus vaste que l’Europe, de Terre-Neuve, du Labrador, de l’Acadie, à la Louisiane en passant par les Grands Lacs, la Baie James, le Grand Nord et toute la rive du puissant fleuve, votre père, le St-Laurent.

Le Canada, c’est vous qui l’avez fondé dans vos ventres. Huit cent femmes. Une nation. Un pays aujourd’hui complexe, énorme, tellement différent que beaucoup de ces amis québécois que je porte dans mon cœur font un peu semblant d’oublier que ce nom « Canada », ce sont leurs ancêtres qui l’on créé, et que le nom auquel ils s’identifient aujourd’hui, « Québécois », ce sont les envahisseurs anglais qui l’ont donné avec l’acte de naissance du Dominion de l’Amérique du Nord Britannique à leur province ; ce nom de Canada qu’ils ont fini pour certains d’entre eux par rejeter, comme d’une ironie de l’histoire qui désigne les envahisseurs qui ont réussi à parquer les Canadiens français dans une métonymie, la ville, Québec étant la partie qui désigne le tout, « là où le fleuve se rétrécit » en langue algonquine, exemple magistral de réduction sémantique et historique pour le rôle joué par le peuple fondateur. Mais « Canada », du huron kanata, « village », est devenu le deuxième pays le plus grand au monde par sa superficie, après la Russie. Beau succès pour les « quelques arpents de neige » tant décriés par Voltaire au siècle suivant, lieu commun dans la France de Louis XV ; il était trop tard cependant pour renverser la tendance de fond face à l’Angleterre, le poids des hommes était trop faible, la logistique, l’effort de guerre français, face à la puissance des Treize Colonies de la Couronne aux Nouveau Monde (« les Etats » diraient plus tard les Canadiens) et de la Royal Navy, et l’histoire de la Nouvelle France se termina le 13 septembre 1759 aux Plaines d’Abraham. 

Ayant visité ces dernières de nuit, il me vint une vision curieuse : nous nous approchions mon guide et moi (merci Jean-Louis), des remparts de la citadelle à travers les monticules herbeux qui s’élèvent en pente douce depuis le milieu de la plaine, lorsque je crus apercevoir au loin une ligne de fantassins habillés de bleu et de blanc qui rappelaient les miliciens vers la ligne de défense. Ces francs-tireurs, c’étaient nous deux, et j’étais un de ces hommes de Québec, le fusil à la main, en train de courir, m’arrêter, charger le fusil, épauler, viser, tirer en direction de l’ouest, protégeant la retraite des troupes de Montcalm. Je suis moi aussi tombé aux Plaines d’Abraham et mon fantôme erra longtemps à travers les siècles. J’avais quitté une femme et un fils, une descendante des filles du Roy. Etrange vision.

Canadiens français, Québécois, peu importe le nom auquel vous vous identifiez en fin de compte, les noms propres des territoires meurent aussi ou se transforment, biologie de la géographie, mutations de l’histoire, mais ces femmes qui sont vos mères sont comme un essaim d’abeilles qui a quitté une ruche sur une terre connue mais ingrate, qui ne nourrissait pas les plus pauvres, ou les plus rêveuses d’entre elles, les plus aguerries ou les plus fragiles, pour fonder une nouvelle ruche sur une terre inconnue mais riche de possibles, et de la rivière de leurs ventres affamés, est sorti un fleuve d’hommes, vous.

Chacune de ses femmes est une histoire : qui écrira un jour le roman complet des Filles du Roy? Est-ce possible? Je l’ignore. Je pioche quelques-uns de vos noms dans la liste établie par la Société d’Histoire des Filles du Roy : Sylvie Carcireux, Catherine Clérice, Antoinette Compagnon, Marie Lebon De Champfleury, Constance Lepage, Anne Magnan, Françoise Moisan, Madeleine Niel, Marie Rivière, Charlotte Roussel, Françoise Zachée…

A vous toutes les Filles, que le hasard de ce voyage m’a fait découvrir, je tire bas ma révérence de gentilhomme du vingt et unième siècle. 

A toutes les femmes qui sont parties sur les routes de l’exil.



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