Les Jardins de Métis ou la Légende Gaspésienne d’Elsie Reford


A cinquante ans elle a conservé toute sa beauté; elle n’est devenue plus belle encore qu’avec le temps qui efface les moments malheureux, ce que l’art de la parure masque habilement chez d’aucunes, les plis de son visage lumineux l’affichent au yeux du spectateur ébloui par sa splendeur. 

Elsie Reford : corps d’aristocrate entrainé aux activités de plein air, la chasse, la pêche au saumon, le cheval; épouse de Robert Wilson Reford; héritière d’une fortune immense amassée grâce au chemin de fer transcanadien et au monopole des farines dans tout l’Empire; éduquée à Montréal, et en Europe, Paris, Dresde; trilingue, cultivée, Elsie a le maintien de classe, la sureté innée de sa position dans la société, c’est une femme du monde. 

Elle pourrait s’afficher dans les salons d’été du Vice-Roy des Indes à Shimla sur les contreforts himalayens où les britanniques échappent aux chaleurs étouffantes de Delhi, dans les salons du cercle de Virginia Woolf, dans la très edwardienne Bloomsbury à Londres à l’automne où elle irait commenter Mrs Dalloway, voyageant de Londres à Sydney en passant par Alexandrie ou le Cap, Bombay et Singapour, sur les lignes mondiales de la Cunard ou de la White Star, elle irait rendre visite à une lointaine cousine dans le bush australien, ou pour faire ses emplettes de Noël des deux côtés de l’Atlantique,  ou encore, le printemps revenu, elle s’en irait observer l’éclosion de la nature dans les vastes territoires des Prairies et des Rocheuses, cet Ouest canadien, le nouvel eldorado de son pays.

Elsie ne fait rien de tout cela.

Sa passion ce sont les fleurs, les jardins, l’acclimatation de plantes que personne avant elle n’avait réussi à implanter au Canada, tel le pavot bleu de l’Himalaya. Elle et son mari choisissent un domaine loin de Montréal, sur la côte de la Gaspésie, partie reculée, pour tout dire, arriérée, très pauvre, de la Province du Québec.

Ils s’y construisent une maison, Estevan Lodge, non loin de Métis-sur-Mer où les riches anglophones de Montréal ou de l’Ontario bâtissent leurs résidences secondaires opulentes, protégées jalousement du regard extérieur par de hautes haies, juste à côté du hameau des Boules où habitent les canadiens français, en fait, dans la même rue, et la transition est brutale, la stratification sociale se donne à observer en marchant, il suffit de dix mètres pour passer d’un monde fermé sur lui-même à un autre. 

Or, justement, Elsie engage les gens du coin, fermiers, pêcheurs, qui sait même si parmi eux il n’y a pas quelques-uns de ces Paspéyas, les très spécifiques habitants de Paspébiac, de l’autre côté de la Gaspésie, aux origines mêlées, basques, bretons, canadiens français… Elle en fait des jardiniers experts, elle leur communique la passion de l’art floral, de la beauté, de l’art tout court, elle les instruit, les rapproche d’elle, de son univers. Elsie est connue pour son engagement social, civique et politique; du haut de son masque impavide de WASP canadienne, membre d’une classe qui croit dur comme fer à la supériorité de la race blanche, à la justification des inégalités sociales, et pour laquelle « Dieu est mon Droit », Elsie est une artiste, une révolutionnaire masquée, une inspiratrice du beau par lequel la conscience peut s’élever. J’aime à le penser. Les âmes les plus secrètes, les plus intérieures, tournées vers la perfection d’une forme par l’art ou la connaissance, sont celles qui peuvent soulever les passions des foules, l’admiration des humbles, la reconnaissance de la postérité.

L’élaboration du jardin prendra trente longues années. Elsie s’éteint en 1967 à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. 

Aujourd’hui, ce lieu est connu des horticulteurs du monde entier, on y accueille des stagiaires, des artistes. L’arrière-petit-fils d’Elsie, Alexander Reford, historien de formation, est le responsable des Jardins de Métis et du Festival International des Jardins.

Merci Elsie.

Elsie Reford



Les Jardins

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Sans transition on passe du quartier habité par la gentry anglo-saxonne au hameau plus simple habité par les québécois. Quelques différences perdurent à travers les âges.


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