Tuesday, 8 October 2013

Coeur ouvert VIII


Je voulais capturer la fragilité d’un matin sur la plage à l’automne, avec les derniers beaux jours. 

Avec un peu de chance peut-être pourrions nous apercevoir l’évent d’une baleine bleue ou le dos d’un bélouga passant au large, sans souci du promeneur, à la poursuite du krill vert, des ébats, des courants. 

Je voulais saisir ce moment où le dos du mammifère marin s’arc-boute sur les eaux du fleuve, tel le pilier fugitif d’un pont à peine né, à peine écroulé, je voulais capturer cet instant qui m’avait toujours été volé, et qu’importe si je n’y arrivais pas, car ce matin-là, je prenais plaisir à la marche à marée basse, toi à mes côtés, toi qui étais venue, m’avais entendu, dont le rire blanc sonnait comme un tocsin à mon réveil.

« Bon matin ! » disais-tu, et déjà, tu enfilais tes bottes, ton ciré, et déjà, le chat réclamait devant la porte.

Le temps de saisir mon Leica, d’enfiler un pantalon, pieds nus je sortais, un peu éberlué, un peu farfelu, « attends-moi ! » lançais-je dans le vent frais, « où cours-tu, je suis là », et tu te retournais en riant.

J’ai compris que les seuls instants que j’aurais voulu sauver étaient ceux-là, ton pas tranquille, ta silhouette ; tu te penchais sur la plage à ramasser les coquillages, les oursins, le bois flotté, blanc, saisi par le sel, le soleil, l’eau.

Je m’approchai de toi, le Leica pointé vers le sol. J’appuyai sur le déclencheur.

Plus tard, dans la chambre noire, je vis un couple de géants qui perdaient pied, qui dansaient.

C’est tout ce qui me reste de toi que cette grande ombre rieuse qui s’élance sur le sable.

Demain matin, je m’en irai seul, le cœur fermé au bord du monde.

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Proposition en atelier d’écriture, Bruxelles, 6 octobre. Sélectionner une image, y mettre un titre.
Se mettre à la place du photographe et raconter à la première personne l’histoire de cette image. 
Quinze minutes d’écriture.

Coeur ouvert au bord du monde



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