Friday, 11 October 2013

Dans le 11ème arrondissement (III)


Journal Parisien

11 octobre

Canal St-Martin, à « La Marine » (et peu importe si ce n'est plus le onzième)

Trianguler. J’écrivais ça hier. 

Le marin utilise toujours carte et compas pour calculer sa position le long des côtes, le relevé de trois amers.

Même si la navigation par GPS est disponible partout, le marin prudent prévoira le recours aux instruments traditionnels. 

Ne pas se fier à l’électronique pour tout, danger. 

En voiture, dans les grands territoires du Québec, plus d’une fois, le GPS s’était planté, se mettait à recalculer une route absurde après la perte du signal avec le satellite ; ainsi au milieu du parc faunique des Laurentides, avec des instructions débitées d’une voix de synthèse : « prenez la sortie à droite dans cent cinquante mètres » alors que la prochaine était à cent kilomètres. Ce GPS là n’était pas très aimable non plus. Je me souviens d’une autre navigatrice qui accompagnait ses instructions d’un « s’il vous plait » poli, prononcé « siouplait ». 

Sur un bateau, la navigation côtière ou à l’estime est vitale, y compris sur le St-Laurent qui est un cimetière de navires, une source d’écosystèmes miniatures dans les fonds marins où la vie revient, s’accrochant aux épaves, algues peignant de verts sombres les surfaces rouillées, coquillages confondus aux rivets, aux boulons des plaques d’acier, anémones, tels des rubans flottant aux cordages, bancs de poissons en promenade… car la vie revient, toujours, à tel point que les ingénieurs de la mer, créent des structures métalliques sur les fonds désertifiés du littoral pour attirer la flore et la faune. Curieuse accrétion des choses. 

Qu’en aurait pensé Stephen Jay Gould ?

« Les lunes de Jupiter », d’Alice Munro.

Canal. Un autre mot-clé qui me suit. 

Cela a commencé au Port de Bruxelles, en 1992, 12 du 12 pour être précis. Ou avant, une découverte de l’environnement industriel du canal avec l’Atelier de Recherche et d’Action Urbaine. Ou encore en 1997 avec « Dualité », publié dans l’anthologie fantastique consacrée à Bruxelles. Et entretemps il y avait eu l’Atalante de Jean Vigo. Et Marie.

Bruges et ses canaux. Venise. Amsterdam. Des villes en damier, des rues d’eau. 

« Maman, je vais jouer dans la rue » dit l’enfant. « Fais attention à ne pas te noyer » lance la mère par habitude en suspendant le linge blanc à la corde du balcon. 

Souvenir. A six ans je marche sur la bordure du trottoir, mais l’eau qui s’écoule dans la rigole est celle d’un canal profond de dix kilomètres d’où surgissent des créatures terrifiantes, la nuit. Adolescent je lis la « Rubrique-à-Brac » de Gottlieb dans « Pilote ». Surprise, un épisode raconte mon histoire, sauf que le gamin marche à-côté d’un précipice. Si vous regardez bien, le petit garçon me ressemble, il a les yeux noirs et les cheveux noirs.

Les canaux, pour les petits garçons nés dans les villes, les rivières ou les fleuves, ce sont d’abord les rigoles où l’eau de pluie s’écoule et se perd à travers des grilles où il ne fait pas bon trop se pencher. Et quand la pluie tombe dru, que les égouts débordent, c’est la mer qui surgit à travers de titanesques fissures, et la ville se fend, se déchire en mille morceaux balayés par la grosse tempête.

Je n’ai pas eu le temps de voir le Canal Lachine à Montréal. Ce doit être un bel ouvrage d’art, il relie le St-Laurent au lac St-Louis au sud de Montréal sur quinze kilomètres en contournant les rapides de Lachine, avec une dénivellation de quatorze mètres. A son apogée la zone industrielle du canal employait plus de vingt mille travailleurs à Montréal, beaucoup d’immigrants d’origine irlandaise. Il a été détrôné en 1959 par la voie maritime du St-Laurent qui relie l’Océan Atlantique à la région des Grands Lacs au cœur du territoire américain, sur une longueur de 3700 kilomètres. Autre époque, on change d’échelle.

Le canal est le symbole de ce travail noble qui relie les hommes de la mer aux hommes de l’intérieur des terres, il est la réduction de la mer et des rivières qui participent, intimement liées, au façonnement des villes, à la satisfaction de leurs besoins ; ainsi de Bruxelles, de Montréal, et de Paris, qui chacune, à des degrés différents, dans la géographie qui leur est propre ont résolu les questions du transport des marchandises, de la gestion de l’eau douce, que sais-je encore ; mais le canal est aussi une figure puissante de l’imaginaire.

Et j’écrivais encore ceci dans l’interstice de mon retour. Un canal peut-être.

Oh fureur des instantanés
mes yeux se ferment déjà
cela ne va pas être facile 
garder ouvert l’œil intérieur

Eau glisse sur la peau huileuse
du rorqual

Le sous-marin russe progresse 
dans le fond de la mer
au rythme lent de ses turbines 
à propulsion nucléaire

Soudain, une torpille-fusée 
à super-cavitation
du néant surgit
tirée depuis six mille kilomètres 
à traversé l’Indien d’océan, le sud Atlantique
s’engouffre dans le St-Laurent 
jusqu’au canal Lachine

Douleur Post-Op Pop Corn du dos à droite, la zone sensible s’est réveillée à l’aéroport, tu m’affliges, m’exaspère, douleur, qu’est devenu le genou, il va se réveiller à Bruxelles. Ce sont les forces de la pesanteur, conséquence de la traction universelle qui s’exerce d’un corps au détriment de l’autre

Un flux anse ton bord du corps 
L’évase courbe sous mes doigts
Sylphide où es-tu
Le nuage blanc d’un port de tête altier
Agit par traction du regard

Quand les livres sont dispersés, la bibliothèque voyage.

Le canal Saint-Marint à Paris, ce jour

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