La promenade au Phare (sans Virginia Woolf)


Vieux Harper descendait tranquillement la colline lorsque la patrouille de police le dépassa, en route vers le Phare.

Il entendit le moteur s’éteindre, les portières claquer, « ils sont trois » se dit-il, perçut les pas des hommes sur le gravier, le frottement de la pierraille sous leurs semelles de cuir bon marché, le rythme court et lent, syncopé, d’une jambe qui traînait derrière une autre. « Ce doit être le jeune Tom qui a été blessé au printemps dernier dans la fusillade », pensa-t-il, ralentissant le pas à l’approche d’un buisson d’épineux qu’il savait à cet endroit de la route. « Il aura du mal à s’en remettre, on dit que la balle a perforé l’artère fémorale et le sciatique ». Il orienta sa canne vers la gauche à une hauteur d’un mètre du sol et poursuivit sa descente. Avec vigueur il frappa l’air d’un grand coup d’estoc. « Tiens, le jardinier a finit par passer par-là. »

La voiture des policiers fit demi-tour, croisa Vieux Harper une seconde fois, s’arrêta un peu plus loin. Il entendit le chuintement d’une vitre qui s’abaissait, aussi fine que le bruit des feuilles de papier que la voisine déchirait la nuit dans l’appartement mitoyen du sien, à l’époque où il habitait en ville. « La voisine déchirait les draps et les livres, la nuit, alors que j’essayais de dormir, épuisé ; cela avait fini par m’énerver mais je suis plus calme maintenant, oui, beaucoup plus calme. » 

Vieux Harper prononça les mots à voix haute lorsque le policier s’adressa à lui.
« Vous êtes plus calme maintenant Monsieur Harper ? Qu’est-ce qui vous a énervé ? 
- C’est bien toi Tom, j’ai bien entendu ? »

Plus bas encore, sur la plage, d’autres policiers se rassemblèrent à l’appel d’un jeune garçon qui venait de pousser un cri bref.

Vieux Harper attendit au bord de la route que les policiers lui parlent à nouveau. Il se mit à marmonner des tables de multiplication. Un vent froid s’était levé, des nuages bas arrivaient rapidement depuis l’océan.
« On a déjà retrouvé le chien, celui qui jouait avec les enfants » dit un des policiers qui était venu informer ses collègues dans la voiture.
« C’est pas beau à voir. »

Plus loin encore sur la route, un groupe d’écoliers en route pour la promenade au phare, fut arrêté par un policier. « Il n’y aura pas de visite aujourd’hui les enfants. »

Vieux Harper se mit à rouler une feuille de cigarette. Ses doigts tremblèrent, le papier se déchira, les brins de tabac volèrent au vent.


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Plaisir de retrouver l'atelier d'écriture. C'est "Explorations 3" avec Aude (of course). La contrainte du jour. Travailler « la beauté des défauts du personnage » avec une contrainte de style (à la troisième personne du singulier, au passé simple), et celle d’un décor (« The Lighthouse Hill », d’Edward Hopper, 1927). Durée : une heure.



Edward Hopper - Lighthouse Hill (1927)

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