Parler au vent

Je n’ose pas m’adresser à une inconnue dans le métro et lui demander de commenter le dernier roman qu’elle a lu, et pourtant, il y en aurait des choses à dire, car je n’ose pas l’absurde, l’acte gratuit, je n’ose pas crier dans la rue, mais peut-être que j’oserais

parler au vent

parler à l’inconnue n’est-ce pas comme lancer une bouteille de mots dans l’air : va-t-elle atteindre sa destination ? toute parole n’est-elle pas une lettre envoyée à un lecteur inconnu ? qui connaît vraiment l’autre ?

le langage est cette lettre adressée par une mère à un fils émigré  où elle demande s’il mange bien, s’il prend soin de lui, s’il a un bon travail, et le fils ne répond que rarement à cette lettre , ou alors, il triche, il n’ose pas dire que ce paradis de l’exil ressemble furieusement à une prison où les gens ne témoignent ni gratitude ni bienveillance, il dit que tout va bien, il ne faut pas inquiéter une mère, alors oui, peut-être que

le langage est cette communication désespérée où les mots cherchent à atteindre la vérité de l’inconnue connue, de l’aimé mal-aimé, du fils absent, du père agonisant

je n’ose pas lancer ma bouteille dans l’air

j’écris.

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atelier "Jeux d'écriture", Bruxelles, 17 nov. 2013 au retour de Montréal


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