Choc post-opératoire, d'un Ubik l'autre

Je revins à la réalité dans un lit, dans une large chambre sous les toits d’une vieille maison, quelque part à la périphérie d’une forêt. 

La couette et le couvre-lit étaient blancs. Je pensai au mot hôpital, mais douillet fut le premier mot que je parvins à formuler, je voyais les lettres du mot s’écrire dans les replis du drap. 

Non, ceci n’était pas une chambre d’hôpital, cela pouvait ressembler à ma chambre, mais j’avais les derniers mots du chirurgien à l’oreille, surtout ne pas vous déplacer pendant quelques temps, nous avons du vous endormir une seconde fois me disait l’anesthésiste qui était là aussi, vous vous êtes réveillés en cours d’opération et avez parlé d’une publicité pour un produit de vaisselle qui vous avait fortement impressionnée pendant votre enfance lors d’une autre opération, probablement pour un appendicite, cela ne s’est jamais vu, vous vous en êtes bien tirés, revenez me voir quand vous pourrez marcher dit le chirurgien qui portait sa tenue opératoire verte, le masque devant la bouche. 

Etais-je en chambre de réveil me demandai-je, était-ce la raison pour laquelle l’hôpital se trouvait dans une zone résidentielle cossue, ma chambre, ceci est ma chambre, et ceci est également un hôpital ; les deux idées se superposaient dans ma tête, pendant que la rémanence du mot douillet finissait par se déposer durablement sur la couette prenant la forme d’un chat. Un tigré. 

C’est toi Woody demandai-je à l’animal. Ce n’était pas Woody, la dernière fois que je l’avais vu il portait les traces d’une blessure au flanc, rasé, non, je n’avais plus revu le chat, c’était en photo, oui, une photo que j’avais reçue au Canada, au Canada, j’avais donc voyagé au Canada, drôle d’idée, pourquoi étais-je parti là-bas, quoi y faire, des lacs des forêts un large fleuve des chants des chants, quelqu’un m’avait envoyé une photo, cela devait être important, la photo du chat pourquoi, une blessure, la blessure, j’étais moi-même blessé, où ça, je rangeai l’idée de la photo dans un tiroir et l’idée du chat s’évanouit. 

Il n’y avait même plus un sourire flottant au-dessus du lit, à la manière de Wendy, non, à la manière de Carole, à la manière de qui nom de dieu, le nom de la jeune fille qui m’avait envoyé la photo restait informulé et d’autres prénoms s’inscrivaient maintenant sur les draps. Mais le sourire aurait du flotter à la manière d’un chat, or, il n’y avait plus de chat. C’était Woody apparemment, reparti jouer dans les jardins à l’arrière des maisons. Non Woody, pas sortir, pas sortir. Danger, pas sortir. 

Une sarabande de prénoms féminins défilait sur les draps blancs. J’avais couché avec elles, elles toutes. J’aurais voulu. Des lettres, que des lettres. Une inscription, une trace, une réalité. C’est pourquoi nous vous conseillons de garder votre bracelet hospitalier au poignet pendant quelques temps, il contient un code d’identification. L’infirmière. J’étais tagué comme un produit expédié en express. Par avion. Un jour un colis s’était perdu à l’aéroport, non, des valises, toutes nos valises n’étaient pas arrivées, nous avions manqué un avion au départ de New-York. Qui. Qui ça. L’infirmière, j’étais certain de ne l’avoir jamais rencontrée avant. Certainement pas à l’aéroport. J’étais marqué, quelqu’un allait me retrouver, quelqu’un devait être en train de me réclamer. Quelqu’un. Qui.

A l’hôpital.

J’avais les bras nus, j’avais un peu froid, je restai sous la couette pendant que se déroulait ce qui ressemblait à mon réveil, tâtai le poignet droit, le bracelet était bien là, les médecins étaient partis m’abandonnant à mes questions, elles trouveraient toujours le temps d’être formulées plus tard, j’en avais pour deux jours, deux semaines ou deux mois, mais le chirurgien avait parlé tellement vite. Trois cent pour cent. Tarif deux minutes de consultation. Chambre privée. Les chiffres dansaient. Cela faisait combien d’euros trois cent pour cent de combien.

Je fermai les yeux.

A mon réveil ma mère était là. Tu n’as pas été bien me dit-elle, en approchant la main de mon visage. J’entendis mon frère ricaner dans le coin de la chambre, j’aurais voulu lui demander si le colis de DHL avait été bien réceptionné, ce colis qui contenait quelque chose d’important que j’avais oublié d’apporter à ma mère, mais alors je suis en Grèce, je ne suis pas parti. Les valises égarées, elles étaient de retour à la maison.

Je m’endormis à nouveau.

Où est ma mère demandai-je à l’infirmière.

Où est le docteur.

J’en ai assez, je vais me lever, je veux rentrer à la maison.

Oui, rentrer à la maison.

Avec une double anesthésie ce n’est pas raisonnable pensai-je, c’est inédit dans les annales de la médecine. Je me promis de consulter les revues spécialisées dans la bibliothèque de la faculté. De quelle faculté, ô mon dieu, est-ce que je perds la raison. J’avais été en médecine, dans une autre vie, une autre vie, étudiant ou doctorant, d’une discipline obscure, le nom du Professeur russe Alexander Luria s’inscrivit sur le drap, université d’Oxford, j’y avais passé un mois en été avec une assistante qui avait été formée chez lui à Moscou, à l’époque de la guerre froide. J’avais eu raison de me méfier d’elle. Une taupe, c’était une taupe infiltrée dans les circuits de la recherche sur les fonctions de l’hippocampe cérébral. Hippocampe de ma mémoire. Cette science avait une importance stratégique. L’Union Soviétique avait pris de l’avance et tenait à la conserver à tout prix. Mon cas devait être probablement répertorié à l’heure qu’il était, j’avais hâte d’effectuer une recherche, et je devais rentrer chez moi. Je me sentais encore très fatigué. J’essayais de rassembler les pièces du puzzle. Je me rappelais des derniers mots échangés avec l’anesthésiste en salle d’opération, je lui demandai le nom de la molécule qu’il allait m’injecter. Kétamine. Etats altérés de conscience. M’avait-on ré-administré de la kétamine lors de mon premier réveil, dont je ne gardais aucun souvenir. Je formulai le concept d’Ur-Bewusstsein et le rangeai dans un tiroir. Cela sera utile, j’aurai besoin de ce concept comme preuve que je ne suis pas fou, capable de pensée, d’abstraction de haut-vol, je m’observe et je m’analyse. Sigmund Freud écrivant l’Interprétation des Rêves. J’écrirais moi-même l’article sur le sujet. Cet anesthésiste avait un nom d’origine russe. Je me rappelais de l’infirmière, elle avait de jolis yeux verts. Elle n’avait pas couché avec moi. Avait-il été en contact avec l’assistante du Professeur Luria. C’était une possibilité. Mon cas pouvait avoir été prémédité pour les besoins d’une expérience militaire. C’était clair je devenais fou. Oxford, j’y avais été il y a trente ans. Trente années. Mon dieu, mais pourquoi n’étais-je pas resté à Oxford, dans le cœur doré de l’Angleterre. Je n’étais pas resté. Un voyage hallucinant à travers l’Europe en train pour ma vingt-et-unième année. Passage en gare de Bologne une heure avant l’attentat d’extrême-droite, plus de quatre-vingt morts. Bologne, Florence, le Devonshire, Oxford, Vienne, Vienne et Salzbourg, et Londres. Qu’est-ce qui m’avait attiré là-bas dans le désordre. Une histoire de femme. Encore une. Ur-Bewusstsein. S’accrocher à ça.

Et puis je me rappelai, ce jour là, j’avais un agenda très chargé, il fallait que je sorte, j’avais rendez-vous avec ma fille le soir même, que penserait-elle si je ne venais pas. Rendez-vous avec ma fille. Woody. Ma fille. C’était elle. Le chat. Pourquoi faire un rendez-vous le jour d’une opération. Courir, il faut courir.

Ne perds pas ton temps à dormir. Lève-toi, cours. Va, fais ce que tu dois faire.  Je suis blessé. Je ne peux pas marcher. On s’en fout. Pense aux soldats de 14. Les soldats de Noël 14. J’écris quelque chose, une trêve. Mais dans le futur. Je suis une femme du futur qui trouve l’album d’un ancêtre. Je n’ai jamais rien fait en 14. Ni même mon père, ni même mon grand-père. Ou alors à Gallipoli. C’était une possibilité. Bulgarie, alliée des Empires Centraux, déjà. Et des Ottomans. Le monde à l’envers. Gallipoli. Mon grand-père y avait peut-être combattu. Tu demanderas plus tard à ton père. Les morts ne parlent pas. En rêve c’est possible. Tout est possible. Il y a des caves encombrées, il y a des greniers qui ressemblent à un tesseract, une maison-gigogne à plusieurs dimensions, tu ouvres une porte, hop c’est la rue, tu ouvre une armoire, hop c’est un centre commercial, tu ouvre les rideaux, hop c’est un cirque. Je suis déjà en train de rêver mon futur.

Nous avons du vous rendormir.

Par conséquent, je rêve, donc je suis. Impeccable. Ur-Bewusstsein. S’accrocher au fondement, à l’originaire de l’Ur. Ur-Sprachen. Je veux relire Heidegger en convalescence. Je l’attaque dès mon réveil.

Je revins à la réalité dans un lit, dans une large chambre sous les toits d’une vieille maison, quelque part à la périphérie d’une forêt. Je connaissais cet endroit. C’est chez moi.

C’est la nuit. Je ne peux plus dormir. Je me lève. Aïe. Pas si vite. Fais doucement. Comme ça. Tu as mal, tu marches cent mètres, t’es crevé. Vais-je boiter le reste de ma vie. Une angoisse. Il fait nuit. Je n’allume pas. J’ouvre le MacBook. Je lance l’application Kindle. La connexion internet ne fonctionne pas. J’ouvre un des seuls livres téléchargés. Table des matières, chapitre 9, au hasard. Je lis, fasciné. C’est moi, c’est de moi qu’il parle, l’auteur.

Jump in the Urinal and Stand on Your Head.
I’m the One That’s Alive. You’re All Dead.

La Kétamine. Kératine. La demi-vie. Tout régresse. Disparaît. Kératine je n’aime pas ce mot. Il est féroce, c’est un mot qui me faisait peur enfant, les cornes d’un taureau en train de me charger. Et d’hommes fous. Je dois retrouver la trace de l’assistante du Professeur Alexander Luria à Oxford, non à Moscou. Elle doit être vieille maintenant. Je ne sais plus comment elle s’appelle. Je demanderai. Je poserai les questions à mes anciens camarades. Je dois la retrouver, lui parler. Qu’est-il arrivé à mon cerveau. Est-ce réversible. Ce cocktail médicamenteux, je suis gavé, kétamine, kératine, paroxétine, enoxaparine.

Et je comprends tout.

Je lis un extrait du roman de Philip K. Dick « Ubik ». Le roman des hommes dans le coma, pire encore que le coma, la « semi-vie », un cauchemar. Ubik, ce livre dont je n’étais pas sorti.

J’étais arrivé le matin de l’opération, six heures trente. Une heure plus tard j’étais en salle. Et puis le réveil. Mais quel réveil. Quel est le véritable moment de mon réveil. L’anesthésiste me l’a dit, oui, c’est incroyable, je me suis réveillé pendant que le chirurgien découpait les ligaments de mon genou, je lui ai demandé de ne pas faire attention, de continuer comme si je n’étais pas là, le regard ahuri de l’infirmière, une nouvelle piqure, une injection de kératine. Et ce n’est que maintenant que je me réveille des effets tardifs du produit. En train de lire un roman où il apparaît clairement que celui que l’on croyait mort ne l’est pas et que ce sont les autres qui. Les autres qui. Tous les autres.

Je me rappelle de la couverture du magazine qui avait été posé sur la table de la salle d’attente. Clinique Molière-Longchamp. Allez vérifier. Troisième étage. Admission en hôpital de jour. La salle est à droite du bureau de l’employée administrative. J’en ai même ris. Quelle coïncidence, deux titres de mes livres fétiches combiné sur une couverture jaune glacée d’un magasine de design. Le titre en était « Aleph Ubik ». J’ai pris une photo. Regardez. Je n’ai rien inventé. Rien du tout.

Lean Over the Bowl
And Then Take a Dive.
All of You Are Dead. I Am Alive.

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Photo de l'auteur. Salle d'attente, avant l'opération. Sept heures du matin ce 18 décembre

Photo de l'auteur. Ubik... c'est un signal. J'avais vu juste. J'avais compris. Ce magasine avait été déposé à mon intention à cet endroit précis, à ce moment précis.

La réédition de la version américaine que je relis sur ma tablette électronique. Celle qui m'a fait basculer définitivement dans le réveil... ou bien...

La traduction d'Ubik lue pour la première fois lorsque j'avais dix-huit ou vingt ans. Cela vous marque à vie. Superbe (vintage) couverture de Siudmak. A une époque où les éditions J'ai Lu publiaient le meilleur de la science-fiction anglo-saxonne.

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