Choc post-opératoire II - Eschyle

II.

Vingt-trois heures trente. Je dépose l’exemplaire des Tragédies d’Eschyle sur ma table de chevet (1). 

Je l’avais acheté fin 2012 chez Libris Agora, dans la galerie Louise à Bruxelles. Il attendait depuis sept ans d’être pris d’une main bienveillante, après sa sortie de presse, la distribution, l’arrivée sur les rayons. Il attendait avec patience les fruits du temps. Or, qui achète Eschyle, sinon des étudiants en lettres ou des profs, des curieux, des amoureux de la Grèce. Qui donc ? Quidam vous et moi ? Non pas. Moi. Au jeu des hypothèses, combien d’amateurs des Tragiques Grecs se présentent-ils chaque mois, là ? Qu’il n’y en ait qu’une dizaine, faible en proportion de la clientèle, mais dans l’absolu, élevé, très élevé, dix frères par mois, cela vous fait vite une grande famille d’esprits. Cinq cent entrées et sorties par jour dans une librairie, les bons jours, les grands jours. Et dans l’urne, un ou deux par mois qui sont tirés avec l’idée d’un Eschyle, et ce titre-là combien de fois est-il vendu sur une année ? Une dizaine de fois. J’ai pour repère les Sagas Islandaises, en Pléiade, dont je sais qu’elles ne se vendent pas plus d’une fois l’an dans une librairie bien cotée et discrète de Bruxelles. Comparaison n’est pas raison. Peut-être que plusieurs exemplaires de « mon Eschyle » étaient encore en dépôt chez le distributeur de Gallimard dans un entrepôt en banlieue parisienne, peut-être que ce livre-là que j’avais pris entre mes mains fin 2012, venait d’arriver la veille, et qu’il avait attendu sept ans dans l’entrepôt glacé, dans l’obscurité, le silence des caisses de livres pas encore morts mais pas encore nés non plus. Dans une librairie un ouvrage se tient-il au moins en bonne compagnie, parmi des titres frères et d’autres plus lointains dans le cousinage, mais toujours dans une grande diversité de formats, de collections ; il tient sa place dans la famille élargie, il a l’espoir d’être pris en mains, feuilleté, acheté. L’espoir fait vivre les classiques, les indémodables. Eschyle peut rester au rayon des années sans bouger. Qui en dira autant du dernier roman mis cruellement au pilon deux mois, trois mois après sa sortie, avec les retours de la honte, les camions de mort des livres. Cela je ne le saurai que d’une façon obscure à moins de discuter d’affaires avec un ami libraire, ou d’accéder à la base de données Electre et d’y lancer des requêtes --- Electre, oui, c’est le nom de l’outil utilisé par les professionnels de la distribution et de la diffusion, l’Electre d’Eschyle, celle qui apparaît dans Les Choéphores, le deuxième volet de la trilogie de l’Orestie, dont est sortie toute la littérature des Atrides, et des Atréïdes, leur copie dans le futur imaginé par Frank Herbert, Electre choisie, Zeus s’étonne, pour baptiser un programme de gestion ; car la voie du classicisme est celle de la mimésis, la voie noble de la répétition du même et des éternels commencements. Les classiques survivront à la modernité post-apocalyptique et post du post, je ne m’inquiète pas pour Eschyle, il m’attendait. Il a eu une longue lignée. Cet exemplaire-là d’Eschyle, numéroté, ISBN, code barre, était entre mes mains. Un livre se tient entre les mains, c’est un monde entre les mains, c’est un ami incarné, il a les pages douces, la couverture souple ou rigide, les cahiers reliés, brochés ou collés, il a une personnalité, fut-il de poche, tiré à des milliers d’exemplaires, il est à la fois un objet unique, pour moi, pour toi, et de série, diffusé dans des lieux, des espaces tangibles où vivent des liens sociaux particuliers, boutiques, bibliothèques, même livres d’un jour vendus sur la place d’un marché, ils existent, ils voyagent, ils nous racontent, ils sont depuis l’invention de l’imprimerie fabriqués par des hommes, pour des hommes, ils sont porteurs d’une conscience de classe ouvrière, ils ont pour ancêtres les illustres Codex qui révolutionnèrent au début de l’ère chrétienne et pour toujours, la lecture des signes et du monde. Le mot « code » vient de là. Mais dira-t-on, un livre existe aussi sous la forme d’un fichier informatique, d’électronique pure, d’une réduction à des bits en série, et les « livres » disparaissent au profit des « liseuses » universelles. Certes, l’évolution technique est indéniable, mais quelle est la révolution intellectuelle qui se prépare ? Ou peut-être est-ce à une dévolution, à une régression paradoxale à laquelle nous assistons, qui sous couvert d’abondance de l’information, d’une offre presqu’infinie, crée une nouvelle forme d’illettrisme, bien subtile, terrifiante dans ses effets sociaux, une forme de rapport au monde où l’intelligibilité dans la profondeur du sens est remplacée par une myriade d’instantanés informationnels fragmentés. La mémoire sémantique individuelle, et collective, est déjà, sera de plus en plus, la grande victime de cette révolution en cours, elle nous transforme, elle nous désincarne, elle nous envahit d’un espace fantomatique, d’un vide qui tient lieu de pensée, d’une zone de ruines, de marécages qui engloutissent une part de notre humanité. Dira-t-on, sinon par abus, extension des mots, perte du sens, qu’un tel ensemble de signes, transformé par des codes informationnels, dépersonnalisé, désincarné, déconstruit et reconstruit dans une mémoire flash de liseuse, tablette ou ordinateur est un « livre » au même titre que l’objet en papier ? D’ailleurs, le mot n’existe pas encore, on dit à défaut d’autre chose, livres électroniques, e-books, un sous-produit de la technique. Qui utilisera le même mot pour dire l’objet sensible, le poids des mots entre les mains comme un cadeau à chaque fois unique que l’on reçoit ou que l’on s’offre, lorsque c’est un fantôme qui hante une mémoire et qui peut à tout instant être renvoyé dans les limbes, dans le Purgatoire de la culture ? Ce que nous tenons entre les mains, lecteurs du numérique, ce ne sont pas des livres, mais l’un des instruments de notre aliénation à une infrastructure mondiale dominée par un complexe médiatique, industriel, capitalistique qui a transformé le citoyen en consommateur, et demain achèvera l’humain en consommable. Mais Eschyle, pourquoi cet Eschyle-là comme pourrait l’écrire Camille Laurens, venait-il d’être déposé sur ma table de chevet ?

J’éteins. Je suis prêt à m’endormir. Je m’écroule de fatigue depuis une heure, m’efforce de travailler un peu, de poursuivre la lecture de l’Agamemnon entamée l’après-midi. J’abandonne sur un passage difficile du Choéphore. J’éteins, oui, je me couche. Oui. Je débranche.

Minuit trente. Me réveille. Malaise, j’ai du mal à respirer. Me lève, pisse dans le lavabo, bois un peu d’eau. Si tu te rappelles de l’histoire, tu te souviens que le mec s’est fait opérer du genou et que pour rejoindre les waters il doit emprunter un escalier en colimaçon vu qu’il habite dans un grenier, et que ce n’est pas gagné l’aller-retour.

Une heure trente. Panique à bord. M’éveille suite à un cauchemar. N’arrive plus à respirer. Gorge fermée par une barre de fer, narines bouchées, déglutir fait mal. Tisane, coussins, suis obligé de dormir assis. Quelques gouttes d’Eucalyptus dans un mouchoir. J’écris mon insomnie, ma lutte pour faire crever l’autre, pour expulser le saligaud qui m’empoisonne, me bouche le nez, m’empêche de respirer. Mais qui est cet autre ? Suis-je possédé ?

Deux heures trente. Inconfort. Micro-sommeils.

Quatre heures trente. Me couche incliné à quarante-cinq degrés. Cauchemars.

Six heures trente. Me couche à l’horizontale. Parviens enfin à dormir un peu.

Le lendemain, il y a l’objectif, il y a le subjectif. Il y a des poussières, de l’humidité, des spores, il y a des âmes. L’air, de l’air, le nettoyage des surfaces, la pure essentielle 41, et le soir des fumigations, charbon de bois, storax et pontifical. Trois soirs de suite.

Dans la cave, dans l’ancien lavoir, un esprit attaché se plaint. Je l’ai vu. Le premier soir, lui ai parlé en grec avec dureté. Hier avec douceur, lui ait expliqué qu’il serait mieux ailleurs, qu’il peut partir vers la lumière, qu’on prendra soin de lui. Je verrai ce soir.

Sur ma table de chevet, il y a un exemplaire des Tragédies d’Eschyle. Le marque-page n’a pas bougé.

AGAMEMNON
Hélas! un coup mortel a déchiré mon flanc!

PREMIER CHOREUTE
Silence ! Qui donc crie, atteint d'un coup mortel ?

AGAMEMNON
Hélas ! encore hélas ! un second coup m'abat.

PREMIER CHOREUTE
Le crime est accompli : ces gémissements sont
de notre roi. Songeons à réunir ici de sûrs avis.



(1) Folio Classique numéro 1364, dans la traduction de Paul Mazon, établie entre 1921 et 1925, édité chez Gallimard avec une préface de Pierre Vidal-Naquet en 1982, 1er dépôt légal, nouveau dépôt légal en décembre 2005, achevé d’imprimer le 20 décembre 2005 à Saint-Amand dans le Cher.



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