Dialogue néoplatonicien par Gonzo l'Hétéroclite, de retour de Grèce

Théétète

L’air est doux en cette saison, aimable Socrate. Toutes ces voiles à l’horizon glissent sur les eaux du golfe de Corinthe avec légèreté. Le Meltémi n’a pas encore ranimé sa colère.

Socrate

Ainsi en est-il des œuvres et des hommes qui arrivent à bon port. Celles et ceux qui ne devaient point arriver, le sort leur a joué un tour, et elles ont sombrés.

Théétète

Tout ce qui arrive nous révèle-t-il donc l’idée du Souverain Bien ?

Socrate

A l’évidence. Nos actes et leurs conséquences sont en harmonie avec le monde.

Théétète

J’observe ô sage Socrate, des voiles frappées d’un emblème nouveau. Il ne me semble pas l’avoir encore vu dans nos contrées. S’agit-il d’un croissant de lune ? … Oui, il me semble, avec une étoile.
Ah ! Mais voici les premiers navires qui accostent. Nous apprendrons vite qui sont ces étrangers.

Un étranger

Loués soyez-vous amis Grecs !

Théétète

Bienvenue à toi étranger. Veux-tu recevoir notre hospitalité ? Nous avons le pain et le sel à t’offrir.

L’étranger

Par Zeus ! Comme vous dites dans vos contrées, amis ! Je ne suis pas un dieu. N’ayez crainte. Vos marques d’hospitalité montrent qu’il n’y a point de fiel en vos cœurs et que vos biles ne sont point amères. Je suis comme vous, un homme par le discours, et par l’allure, enclin au dialogue, à la bonne chair et à la dépense.


Socrate

De quel pays vient-tu alors, noble étranger ?

L’étranger

Mes compagnons et moi-même venons de ce lieu connu par vos poètes sous le nom d’antique Troade, et de plus loin encore, des rivages d’Asie mineure, et de plus loin encore, des reliefs de l’Anatolie profonde. Nous sommes un peuple fier, un peuple conquérant, un peuple qui admire les cités, les temples et les tragédies de la Grèce.

Socrate

Que veux-tu dire alors par peuple conquérant ?

L’étranger

C’est une difficulté que ta question, cher Socrate car elle concerne les noms et les choses desquels les philosophes sont nombreux à débattre – cela dit, oui, je t’ai reconnu ! Nous parlons beaucoup de toi dans mon pays, et je vais répondre à ta question, avec l’art de la dialectique dans lequel tu as formé de si nombreux et beaux esprits grecs. Nous sommes conquérants par l’esprit et par la matière, par le fer et par le feu aussi : n’est-ce pas qu’il le faille parfois ? Et s’il le faut nous conquerrons les territoires de la dialectique et deviendrons les plus grands philosophes que le monde a connus depuis l’école des Eléates.

Socrate

Dès lors que tu viens en conquérant tu n’es pas le bienvenu ici, étranger et néanmoins ami, mais dès lors que tu viens en homme de dialogue tu es ici parmi tes frères. Je m’étonne chaque jour de cette réputation qui me revient d’au-delà des mers, je ne suis ni dialecticien, ni enclin à combattre. J’ai déjà payé de ma personne lors de la bataille de Salamine. D’autres combats de fer et de sang ne m’intéressent plus.

L’étranger

Mais de deux amis qui dialoguent aimablement, et se disputent par les mots à propos de la vérité ou de la nature de l’âme, ou tentent de se persuader l’un l’autre par une argumentation serrée du reflet des idées, ne dirons-nous pas aussi qu’ils sont par leur essence dialogique, des conquérants de l’esprit et du cœur de leur adversaire, et ne pourrons-nous pas examiner leurs sentences comme des approches, des feintes, des manœuvres d’encerclement, des chocs frontaux, hoplites contre hoplites ; en somme, comme les approches et les luttes de deux armées mais sur le terrain de la philosophie ? N’est-ce pas la même chose que la parole en acte et les actes en mouvements, comme ces voiles qui nous amenés ici mes compagnons et moi, n’est-ce pas le feu d’Héraclite l’ancien qui nous anime tous ainsi ?


Théétète

L’étranger semble sur de lui cher Socrate. J’observe sa bourse pleine d’argent. Déjà les marchands grecs se rassemblent sur les quais pour y proposer des biens. La rumeur se répand de l’arrivée de ces riches étrangers. 

Socrate

Tu dis juste en de nombreux points, Etranger en qui je reconnais une parole entrainée aux joutes des sophistes, mais si j’examine tes arguments dans leur ensemble, je ne peux pas y adhérer car ta parole est l’alibi que le glaive attend pour entraîner les peuples dans des luttes fratricides.
Vois toi même ce qui se prépare dans le vaste monde par-delà les colonnes d’Hercule ou les déserts de Mésopotamie ! Et dis-moi pourquoi, toi qui es notre voisin, viendrait-tu chercher querelle au nom d’un idéal que n’éclaire point la lumière du Souverain Bien mais celui de l’orgueil et de la démesure?

L’étranger

Amis grecs ! Assez de dialectique pour ce matin.
Venez ! Je vous offre à boire et manger pour sceller notre rencontre. L’amitié des peuples passe par le ventre.

Théétète

Voilà qui est bien dit.

Socrate

L’amitié des peuples passe aussi par la parole.
Mais mon ami et moi te sommes reconnaissant noble étranger. Ton offre généreuse fera plaisir à nos corps soumis à l’austérité d’une cure de l’oikonomicon, plus obscure à comprendre dans ses mobiles que les tropes sur le discours du mouvement ou de l’immobilité de l’Etre.

Allons-y !

Socrate pris sur le vif peu après sa discussion avec l'Etranger
Réécriture de Gonzo en Grèce V (la news sous-jacente étant toujours celle-ci), sous forme de dialogue platonicien
Atelier d'Ecriture "Touche tes touches" avec Aliette Griz

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

De Clichy à Laeken