Wednesday, 11 December 2013

Gonzo en Grèce II

11 décembre

Au Café Mensa, sur la place Irakliou, faubourg d’Athènes. 

Beaucoup de jeunes, bien nourris, des garçons en bande, deux couples de filles en goguette, un groupe mixte, deux adultes en cravate, un comptable et son client sans doute, il me fait penser à mon ancien comptable, mort d’une crise cardiaque il y a quelques années, ah oui, un couple d’amoureux aussi, se bécotent, c’est beau la vie, au chaud… loin des problèmes… donc, d’après les statistiques, un sur deux de ces jeunes est sans travail, nous sommes en semaine, les bureaux ne sont pas fermés, donc… des étudiants ou des chômeurs… des étudiants qui n’étudient pas… ma cousine avant-hier parlant de sa fille ainée aux études (philologie grecque) : « voilà six mois que ma fille n’a plus cours… le personnel administratif de l’université est en grève, pas les professeurs, mais tout est quand même bloqué, désorganisé… en cinq années d’étude, elle termine cette année, elle a perdu un an à cause des grèves… ». Je demande naïvement : « et pourquoi ? », « le gouvernement veut licencier la moitié du personnel administratif… »… 

Il y a de quoi réfléchir. Cherchez l’erreur. Voilà trois ou quatre années, depuis que la Grèce est sous perfusion et sous tutelle de la « Troïka » (Fond Monétaire International, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne), les abus de postes en doublon, en triplet, les postes fantômes dans la fonction publique pléthorique gonflée au fil des décennies par les largesses clientélistes de tous les partis au pouvoir, ont été dénoncés par tout le monde, y compris par les grecs eux-mêmes pris de grands éclats de rire (jaune ou noir mais des rires francs)… Pourtant… Ce dégraissage a du mal à se faire… La fonction publique résiste… elle meurt et ne se rend pas… tant pis pour les dégâts collatéraux au passage… tant pis pour les jeunes aux études, ou tant mieux, ça leur fait des vacances prolongées, chez papa et maman, qui n’en peuvent plus de nourrir leur couvée, et leurs propres parents en plus… quelqu’un finit toujours par payer au bout de la course… Ici en Grèce comme dans tous les autres pays frappés d’austérité et d’incurie… la classe moyenne… la génération entre trente et soixante ans qui continue à trimer, se casser le c… (quand elle a encore la chance d’avoir un job), qui indépendants, qui employés, qui fonctionnaires, mais qui essayent, qui payent pour tout le monde, qui sont finalement les grands sacrifiés de toutes les crises économiques… car soyons un instant cyniques voulez-vous : les pauvres, ceux qui étaient déjà pauvres avant la crise… vont le rester… les riches, ceux qui l’étaient avant la crise… vont le rester car l’argent qui reste va à l’argent, ce qui est conforme à la logique du système… mais les « entre-deux », les « classes moyennes » du développement économique… c’étaient les pauvres qui avaient réussi à grimper un peu au cours de la génération précédente… c’étaient mes parents, c’est moi, c’est vous, la plupart d’entre vous qui me lisez… c’est eux qui payent la crise… littéralement, par leurs impôts qui explosent (dettes en tous sens des états), par le support élargi à leurs enfants en difficulté, à leurs parents en difficulté (en Grèce, pensions diminuées d’un quart, d’un tiers)… et donc, fatalement, un jour ou l’autre, la classe moyenne fond, rétrécit… et le groupe des pauvres augmente, et le clivage social augmente…

Un raisonnement auquel les fonctionnaires qui se mettent en grève sont sensibles… ils font partie de cette classe moyenne qui essaye de joindre les deux bouts… allez leur expliquer qu’un sur deux est de trop et qu’il va rejoindre la cohorte des chômeurs (après un an il n’y a quasiment plus d’allocations de chômage), et que donc il doit se sacrifier pour le bien public…

Tout cela est très humain, trop humain… et le système social s’effondre…  Et les partis aux extrêmes grandissent… grandissent… normal, très normal.

Cela dit, votre correspondant a eu froid ce matin, très froid.

... Panne d'électricité dans la maison mais les plombs n'ont pas sauté ... Peut-être la colonne extérieure... On attend un électricien...

aventures de Gonzo en Grèce dans le froid, ni téléphone, ni chauffage (électrique), frigo ou eau courante (pompe électrique). Seul reste un mobile courageux... Vais-en économiser la batterie...

L'électricien est passé, plus rien ne fonctionne: chauffe-eau SDB, tableau électrique, faudra tout remplacer ... Plus tard...  Ma mère et moi rentrons à Athènes ... 

De passage par l’avenue Irakliou j’en profite pour m’arrêter, prendre des photos du petit mémorial aux victimes (d’extrême-droite) de l’attentat (d’extrême-gauche) dont je parlais hier. « Non, n’y va pas » dis ma mère que je laisse dans la voiture… « Ils ont des gardes, ils se méfient de tout le monde… ». A cette heure-ci il n’y a personne dans les bureaux d’Aube Dorée, à part du personnel de nettoyage que j’observe à travers la vitre en prenant tranquillement mes photos. Des Grecs qui s’occupent du nettoyage… le parti est cohérent.





J’observe les visages des deux jeunes gens tués. Celui à droite surtout, prénom Georges (Giorgios). Je lui trouve une bonne tête, les yeux doux, la bouche souriante, il n’a pas posé pour la postérité néo-nazie virile armé jusqu’aux dents, c’est juste la tête d’un jeune gars, je vous dirais « regardez, c’était un sympathisant de Syriza – le parti d’extrême-gauche, sauvagement assassiné par les néo-nazis… ». Je vous dis le contraire : ressentez-vous la même compassion ? Moi oui. Un visage reste un visage, ce gars méritait sans doute de vivre, de s’amuser ici dans ce café branché, prendre un verre avec sa copine, rendre hommage à ses vieux parents, se faire dorloter par sa maman, s’occuper de sa petite sœur… que sais-je… un visage assassiné n’a pas d’opinion politique… il a été abattu à bout portant parce qu’il était là sur le perron du bâtiment du parti ‘Aube Dorée’, c’était sa faute aux yeux de ses exécuteurs de l’autre bord… deux chargeurs vidés dans le corps… tout meurtre pour « délit d’opinion » est un crime impardonnable… je me fiche des opinions de ce jeune… ou de son compagnon, tout homme assassiné froidement, n’est-ce pas un crime contre tous les hommes… 

Voilà donc où mène la disparition de la classe moyenne dans ce pays : à la violence politique.

La Grèce a de beaux jours devant elle. 

Un extrait du Monogramme, longue élégie amoureuse du grand poète lyrique grec Odysséas Elýtis (1911-1996), prix Nobel de literature en 1979. 

Τόσο η νυχτα…

Comme la nuit, comme le rugissement du vent
Comme la chute de l’air, comme l’immobilité
Comme la mer majestueuse
Arche du paradis remplie des étoiles célestes
Comme la moindre de tes respirations




L'occupation allemande en Grèce, mai 1941 - Wikipedia


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