Saturday, 14 December 2013

Gonzo en Grèce IV

13 décembre

Ce matin, une employée du fournisseur télécom OTE (l’opérateur historique), de retour d'un voyage chez sa sœur, rêve de partir vivre à Hambourg « où tout est tellement plus beau » (traduction : les maisons construites de bas en haut achevées, les rues propres, l’efficacité), et se sent tellement mal, revenue au pays, de voir l'état des choses (traduction : les maisons des ruines inachevées les lianes de béton qui pendouillent, les fils électriques traversent la rue, les trottoirs défoncés, quand il y en a, la gabegie universelle), et pourtant cette jeune femme a de la chance, elle a un travail stable depuis dix ans, elle fait partie de ceux qui ont mais ce qui l'empêche de partir? Trois petits enfants. C'est une employée consciencieuse, à l'écoute, orientée service à la clientèle. Ceci explique peut-être cela, les affinités électives (chères à Goethe, autre allemand célèbre s’il en fut, si ce n’est Gonzo).

J'ai du reprendre un anti-inflammatoire... Depuis le début de ce reportage, je souffre par solidarité avec mes compatriotes d’un mal du dos récurrent, à hauteur des vertèbres lombaires. C’est « assommant ».

Je viens d'assurer ma maison contre les incendies, la foudre, les tremblements de terre, les feux de forêt, le terrorisme…  pour un montant ridiculement bas ... dans un pays où l’été des dizaines, voire des centaines de maisons partent en fumée dans des incendies parfois cataclysmiques (l’été 2007 fut particulièrement effrayant)… Je m'étonne qu'il y ait si peu de maisons assurées... à quoi l’explication est rationnelle : primo, comment assurer un bien qui n’est pas officiellement répertorié, qui a été construit « à la sauvage », secundo, quand bien même cela serait, une idée répandue dans la tête des gens est qu’en cas de catastrophe, l’Etat intervient… alors, à quoi bon s’assurer à titre privé ?

Cette réflexion m’entraîne sur les chemins du temps long de l’histoire…

Un commentaire lu en 2007 (nb : retrouver ce lien dans mes archives FB de l’époque … je ne l’ai pas retrouvé), évoquait un double phénomène qui remonte à la domination ottomane (1).  L’auteur y rappelait l’assujettissement des citoyens à un Etat qui règne par la terreur, le rapt des enfants (les Janissaires), l’arbitraire du despote local (le bey, le pacha) ou du suzerain lointain (le sultan à Constantinople) ; l’Etat était perçu avec effroi comme tout-puissant ; d’autre part, et à cause de cela précisément, la méfiance vis-à-vis de l’Etat ou de toute forme d’autorité civile (2), bureaucratique, anonyme, qui échappe aux liens traditionnels de la famille élargie, du village, a eu pour conséquences le développement d’un esprit de rébellion, sous le manteau, d’une contestation, d’un comportement de tricherie, de mensonge, tout en essayant de s’attirer les faveurs des autorités quand cela était possible. Les attitudes considérées comme normales, socialement, légitimes par rapport à la culture et aux valeurs, de la fraude généralisée et du clientélisme trouvent peut-être une partie de leur origine dans ce passé lointain, dans ce passé qui ne passe pas (quatre siècles, c’est je crois suffisamment long pour modeler en profondeur un inconscient collectif).

Ajoutez-y une mentalité rurale traditionnelle, opposée à l’esprit des villes, quasi inexistantes dans la Grèce occupée pendant la longue nuit ottomane (Athènes était un gros village, la seule ville digne de ce nom c’était… La Ville (η πολις), Constantinople la bien nommée, devenue capitale aux mains de l’ennemi (3), et nous obtenons peut-être le soubassement de ce qui est redevenu en 1830 un état « moderne », la Grèce (avec pour première capitale Nauplie et réduite pour l’essentiel au Péloponnèse, à l’Attique et la Thessalie), mais un état qui a eu toujours des difficultés à s’imposer. Et de fait, l’histoire moderne de ce pays est une succession de révoltes, de coups d’états, de corruptions plus ou moins démocratiques, de tensions politiques plus ou moins vives, de guerres, civiles et extérieures, de férocité, de dictatures militaires, de laisser-aller méditerranéen, de joie de vivre … et puis l’entrée dans l’Union Européenne, les fonds publics qui se déversent sans compter pendant vingt ans, la vie est belle, il fait beau, soleil etc… jusqu’à ce que l’Etat se rende compte un beau jour, récent, qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses, que les emprunts sur les marchés coutent de plus en plus cher… jusqu’à ce que le réel finisse par rattraper et dépasser le mythe, l’inconscient qui semblait aller de soi, de toute une collectivité, qui se réveille brutalement.

Le temps long de l’histoire. C’est le temps multiple, stratifié, dans lequel vivent les grecs, dans lequel je baigne moi-même depuis l’enfance, celui d’identités superposées, mélangées.

Songez que cette langue, le Grec, est parlée sans interruption depuis trois mille ans… elle a évolué certes, mais c’est la même langue, dans ses grandes structures, dans son alphabet… cette langue n’est pas morte, elle vit, elle est unique ; songez à l’Antiquité archaïque (l’âge du bronze des héros homériques ou des tragédies des Atrides), à l’Antiquité classique (Athènes et Sparte, le Parthénon qui domine toujours – magnifique ruine, depuis la colline de l’Acropole, la ville tentaculaire de l’Athènes moderne) ; songez à l’âge alexandrin, à la gloire d’une rencontre des cultures qui s’étendait des déserts d’Egypte aux rives de l’Indus, et aux montagne de l’Afghanistan ; à l’époque gréco-romaine, à la fusion des deux grandes civilisations méditerranéennes, songez au christianisme, cette religion moyen-orientale devenue universelle par la diffusion des écrits néotestamentaires en langue grecque dans l’empire romain ; songez encore à la rivalité de l’Occident naissant avec Charlemagne vis-à-vis de cet empire byzantin, héritier de Rome et d’un monde disparu dans l’ouest de l’Europe, au schisme des églises catholiques et orthodoxes en 1054…

Vous me suivez ?

 Et c’est tout cela, la Grèce. Et bien plus encore.

Ce soir, le sentiment qui domine est celui d’une sourde inquiétude, de pensées contradictoires, entre raison et déraison.

J’entends des discours qui ne se parlent pas, des murs de parole impénétrables.

J’entends les discours des « troïkistes », les technocrates mandatés par l’Europe et le FMI, et leurs relais dans le gouvernement et la société. J’y perçois, plus ou moins masqué derrière le discours rationaliste l’enjeu culturel : faire passer la Grèce « à l’arrachée », à travers des étapes de modernisation accélérée, par dessus-mille ans d’histoire, arrimer fermement la Grèce à l’Occident, à l’idée d’Europe née en Occident, comme si ce pays n’avait jamais été qu’une province égarée d’un ensemble franco-italo-germanique. Cette idée européenne dans la culture occidentale, prend une de ses sources dans une idéalisation de la Grèce, réduite à l’antiquité classique. Nous aimons y puiser quelques-unes de nos plus belles idées : la démocratie, la philosophie, le rationalisme, la beauté formelle…, la grande tradition de la philosophie occidentale n’est jamais qu’un long dialogue qui joint les présocratiques à Heidegger, en passant par Spinoza, Kant, les Lumières…

J’entends aussi, et j’en suis atterré, le discours simpliste et attrayant pour des esprits forts (en réalité faibles), de la conspiration contre la Grèce qui alimente les ferveurs d’Aube Dorée, de l’extrême-droite, mais aussi les simplifications d’une extrême-gauche qui réduit l’Europe à une conspiration des multinationales, des néolibéraux et que sais-je encore, des marchés financiers, contre les peuples.

Les idéologues de la conspiration, d’extrême-gauche et d’extrême-droite, partagent d’après-moi, quelques présupposés nauséeux, par exemple le pouvoir de l’argent, des banques, des Juifs (la banque Goldman-Sachs en est l’emblème) (4), contre les peuples, les nations, les valeurs chrétiennes. Ces mêmes idéologues surestiment également l’importance de l’Allemagne dans la complexité du problème européen, et agitent les fantasmes revanchards d’un Nouveau Reich sur une Europe d’états affaiblis soumis à la dérégulation totale du marché. J’y perçois encore, les confusions entre nationalisme et islamisme à propos des Turcs qui rêveraient de reprendre pied dans les Balkans et d’absorber la Thrace toute entière, province grecque, jusqu’à Thessalonique.

En résumé, il y a des grecs qui rêvent de l’Allemagne, pays modèle, et d’autres qui pensent que c’est l’ennemi absolu. Il y a des grecs qui s’enfoncent dans les clichés, d’autres qui font leur autocritique avec honnêteté, il y a ceux qui ont compris le message délivré par leur premier ministre Georges Papandréou en 2008 qui disait en substance que le pays avait perdu sa liberté d’action par incapacité à se réformer, et d’autres qui le honnissent et pensent qu’il a vendu le pays aux Américains, aux Allemands, aux Turcs, aux Marchés Financiers…

Au terme de ce reportage sur la Grèce, conforme à l’esprit du « journalisme gonzo », ultra-subjectif et personnel, je me réserve un jugement prudent concernant l’évolution à court-terme.

Les fondamentaux culturels vont exploser un jour à la face des technocrates qui n’auront pas compris qu’un pays, une culture, ne se gère pas seulement à travers un bilan, un budget, une fiscalité, une politique macro-économique (et encore, si elle était d’inspiration keynésienne… mais non, cette médecine monétariste appliquée avec férocité tue le malade, je l’ai déjà écrit), qui n’auront pas compris la passion identitaire des peuples… des peuples qui vivent le temps long de l’histoire…

Mais les frémissements actuels, perceptibles dans l’économie réelle, la confiance de certains entrepreneurs, la vision d’Athènes devenue dans quelques années une Silicon Valley méditerranéenne, le choc culturel absorbé, produiront peut-être une explosion d’innovations, une société profondément attachée à son temps long et en même temps curieuse comme la jeunesse qui en dépit de tout garde le sourire.

Rendez-vous entre le 22 et 25 mai 2014 pour les prochaines élections européennes. J’imagine que nous vivrons des temps intéressants, pas seulement en Grèce, mais dans de nombreux pays européens… J’ai le sentiment qu’il s’agira probablement d’une des élections européennes ayant la plus forte charge symbolique et supranationale, que nous vivrons depuis longtemps, et j’espère qu’elle ne sera pas la dernière.

Gonzo reviendra.


--
Notes
 (1) De 1453 à 1827, entre la chute de Constantinople et la fin de l’Empire Byzantin, et la bataille de Navarin et la libération de la Grèce au terme de la guerre d’indépendance appuyée, sur la fin, par la France, le Royaume-Uni et la Russie
 (2) Importantes exceptions : le respect absolu de l’Eglise et de l’Armée renvoient à l’époque plus lointaine encore de l’Empire Byzantin – la Grèce moderne s’est appuyée sur la résurgence de ces institutions
 (3) Et toujours dans les médias grecs, aujourd’hui, dans le langage de la rue, toujours, cette ville n’est point nommée « Istanbul » sinon avec mépris, mais toujours illuminée par le nom de cet empereur romain, fondée en 324, sur les rives du Bosphore à l’emplacement de l’antique cité de Byzance, elle-même fondée par des marins venus de Mégare, petite cité de l'Attique, lors du grand essaimage des colonies grecques mille ans auparavant
 (4) L’antisémitisme a de nouveaux oripeaux, plus présentables

No comments:

Post a Comment