La Promenade au Phare (sans Virginia Woolf) II

Wendy lisait au sommet des dunes. 
Elle vit d’abord Vieux Harper descendre tranquillement la colline lorsque la patrouille de police le dépassa, en route vers le Phare.
Elle remarqua ensuite d’autres policiers qui parcouraient la plage.
Plus loin sur la route, elle entendit les chants d’un groupe d’enfants.

« Ils sont trois » se dit Vieux Harper au moment où les portières de la voiture de police claquèrent. Il perçut les pas des hommes sur le gravier, le frottement de la pierraille sous leurs semelles de cuir bon marché, le rythme court et lent, syncopé, d’une jambe qui traînait derrière une autre. « Ce doit être le jeune Tom qui a été blessé au printemps dernier dans la fusillade ». Vieux Harper ralentit le pas à l’approche d’un buisson d’épineux qu’il savait présent à cet endroit de la route. « Tom aura du mal à s’en remettre, on dit que la balle a perforé l’artère fémorale et le sciatique ». Il orienta sa canne vers la gauche dans la direction du buisson, à une hauteur d’un mètre du sol et poursuivit sa descente. Avec vigueur il frappa l’air d’un grand coup d’estoc. « Tiens, le jardinier a finit par passer par-là. »
La voiture des policiers fit demi-tour, croisa Vieux Harper une seconde fois, s’arrêta un peu plus loin. Il entendit le chuintement d’une vitre qui s’abaissait, aussi fine que le bruit des feuilles de papier que la voisine déchirait la nuit dans l’appartement mitoyen du sien, à l’époque où il habitait en ville. « La voisine déchirait les draps et les livres, la nuit… j’essayais de dormir… j’étais épuisé… énervé… mais je suis plus calme maintenant… beaucoup plus calme. » 
« Vous êtes plus calme maintenant Monsieur Harper ? Qu’est-ce qui vous a énervé ? 
- C’est bien toi Tom? J’ai bien entendu ? »

Plus bas encore, sur la plage, d’autres policiers se rassemblèrent à l’appel d’un jeune garçon qui venait de pousser un cri bref.

Vieux Harper attendit au bord de la route que les policiers lui parlent à nouveau. Il se mit à marmonner des tables de multiplication. Un vent froid s’était levé, des nuages bas arrivaient rapidement depuis l’océan.

« On a déjà retrouvé le chien, celui qui jouait avec les enfants » dit un des policiers qui était venu informer ses collègues dans la voiture.
« C’est pas beau à voir. »

Plus loin encore sur la route, un groupe d’écoliers en route pour la promenade au phare, fut arrêté par un policier. « Il n’y aura pas de visite aujourd’hui les enfants. »

Vieux Harper se mit à rouler une feuille de cigarette. Ses doigts tremblèrent, le papier se déchira, les brins de tabac volèrent au vent.

Wendy referma son livre, rentra chez elle.

Le lendemain matin, se promenant sur la plage en bas du Phare avec Jim, Wendy pointa du doigt le cordon rouge qui marquait les deux scènes de crime.
« Comment une chose aussi horrible a-t-elle pu arriver ici ? »
La nuit avait été agitée. C’était une petite communauté tranquille de vacanciers et de villageois. Wendy et son mari y venaient depuis des années. Il ne s’y passait rien. Les jours passaient dans l’oisiveté, la nonchalance. Mais les policiers avaient ensuite découvert le corps de la fillette enfoui dans les dunes derrière le Phare. « Ce n’était pas beau à voir » avait dit l’un des hommes.

Wendy se souvint d’une bande de gamins jouant avec le chien jaune. Le labrador courait après un ballon. Il bougeait la queue sans arrêt, sautait d’un garçon à l’autre. Les enfants avaient creusés un trou dans la glaise humide de la plage. Le chien s’y était installé, recouvert de sable jusqu’à la tête. Une fillette du groupe poussait des cris aigus. Wendy sut que c’était elle, la fillette assassinée.
« Et le chien se laissa faire, le chien était content. Aurait-il été disposé à se laisser recouvrir de sable par un étranger. A-t-il été tué avant ou après l’enfant. Tu ne trouves pas cela curieux, Jim ? ». Elle tourna la tête vers son mari qui répondit par un grognement. « Je ne sais pas, cela peut-être important. J’irais bien porter mon témoignage à la police. Qu’en pense-tu Jim ? demanda-t-elle encore.
- Faire quoi ? Tu veux raconter quoi, je n’ai pas compris ». Jim qui avait pris un peu d’avance se retourna intrigué vers sa femme.

Au commissariat, le policier de faction demanda à Wendy de patienter pendant qu’il allait chercher Tom chargé de l’enquête.
Depuis l’étroite et haute fenêtre du bureau, Wendy voyait la mer. Trois voiles passèrent. « La vie continue. Les vacanciers s’amusent. La police fait son travail. Une famille de Boston a perdu son enfant. Ma déposition ne servira à rien. » 

Tom en claudicant raccompagna un homme vers la sortie. « Par ici Monsieur Harper dit-il en le guidant par le bras.
- Ca ira très bien comme ça Tom, j’ai toute ma tête.
- Oui Monsieur. Ne vous éloignez pas de la ville ces jours-ci. Il y aura peut-être d’autres éléments.
- Tu me fais rire. Et qui s’occupera du Phare ? »
Wendy reconnu l’excentrique gardien du Phare qui habitait en haut des dunes. « Bonjour Monsieur » dit-elle. Vieux Harper tourna la tête dans sa direction. « Excusez-moi reprit Wendy, vous ne me connaissez pas. J’occupe un bungalow sur la plage. J’ai vu le chien et les enfants hier. » 
Tom regarda Wendy interloqué. Il haussa les épaules.
« Et alors ? reprit Vieux Harper.
- Je m’appelle Wendy. 
- Et moi je viens de passer la nuit au poste si vous voulez savoir. Voilà ce que c’est de ne pas s’occuper des affaires des autres. On reste tranquille. On vous colle au trou. Vous avez du tabac ?
- Des cigarettes blondes.
- Grand luxe ! Avec plaisir ma petite dame. Sortons, l’air n’est pas respirable ici. »
Wendy l’accompagna sur le perron. Au moment de sortir, Tom lui demanda ce qu’elle comptait faire pour sa déposition. « Je reviens de suite » répondit-elle, 
Wendy alluma la cigarette qu’elle tendit à Vieux Harper.
« Vous avez une belle voix Madame, enchaina-t-il en expirant la fumée qu’il avait avalée profondément. C’est bon une blonde, cela fait une éternité. Depuis la ville… oui depuis que j’habitais la grande ville… »
Ils fumèrent en silence jusqu’au bout. Un homme qui passait par là leur jeta un coup d’œil. Une brise légère se mit à souffler. « Pour les vacanciers sur la plage pensa Wendy, l’air est doux en cette saison, l’air et le soleil se fichent des meurtres, les cadavres pourrissent dans le sable, le soleil est chaud, sans excès. »
Vieux Harper écrasa sa cigarette et demanda : « Vous êtes la jeune dame du bungalow au bout de l’allée ? Je dis ça parce que vous avez un parfum qui me fait penser à l’odeur qui se dégage parfois du dernier bungalow.
- Cannelle, anis… Vous avez le nez fin Monsieur.
- Vous y ajoutez une odeur d’herbe fraichement coupée… comme maintenant…
- C’est ma peau… » Wendy écrasa sa cigarette à son tour et se mit à frissonner.
- Vous tremblez madame ? J’ai l’ouïe fine aussi. Cela aide d’avoir de mauvais yeux, même, je le dis franchement, des yeux morts, tout les autres sens se développent. Je vois des choses que vous ne soupçonneriez pas. Comme les chats.
- Monsieur Harper…
- Appelez-moi Steve voulez vous, Wendy ? J’en ai marre du « Vieux Harper ». Cela fait longtemps, bien longtemps que je n’avais plus fumé une blonde en compagnie… d’une… vous êtes blonde Wendy ?
- Oui… Steve… c’est à cause de l’odeur d’herbe coupée, un peu mouillée, cela m’a émue, un seul homme m’en avait parlé… un seul…
- Votre mari j’imagine. Celui qui a une voix aigüe et qui sent… comment dire… bizarre… entre lavande et poisson…
- Ah ! Vous me faites rire Steve! Jim, mon mari ! Un poisson… ah !... Non, ce n’est pas lui qui m’a un jour complimentée sur ma peau en la comparant à une prairie du Montana… C’était… il y a longtemps… un autre homme…
- Cela ne me regarde pas ma p’tite dame… Il y a juste que…
- Oui, Steve…
- Juste que des odeurs qui trainaient sur le chien, sur la fillette… Les policiers m’ont emmené voir les cadavres… Vous comprenez ce que je veux dire par voir… Tom est très monté contre moi… Ca n’a rien à voir avec cette histoire… Il connaît mon casier… c’était à l’époque de la grande ville…
- Vous avez un casier judiciaire Steve ? Vous me semblez être un homme doux, je crois.
- Bon, c’est pas tout ça… Wendy, merci pour la cigarette. Je dois y aller. Le Phare m’attend. On annonce un gros grain pour cette nuit. Je suis gardien du phare, j’ai une responsabilité. »
Vieux Harper s’éloigna, il se mit à fouetter l’air avec sa canne. « Il est toujours en colère » pensa Wendy. « Qu’-a-t-il voulu dire au juste ? »

Tom l’écouta ensuite attentivement. Il lui servit un café. « Cela vous semblait important de me parler de cette scène Madame Carver. Est-ce que votre mari aurait vu ou entendu quelque chose ?
- Jim ? Il dormait à ce moment-là, enfin, il me semble… Je ne me souviens plus, car j’ai piqué une tête dans l’eau après ça ; vous savez, c’est le meilleur bain de la journée, le premier. Comme la première cigarette.  Quand je suis revenue vers le bungalow, Jim était debout, il m’attendait. On a parlé du boom de l’immobilier dans notre région. Je crois lui avoir reproché de ne pas en faire assez comme nos voisins qui se payent des choses… Jim faisait une tête morne,  il me regarda comme… comme… ah ah !
- Qu’est-ce qui vous fait rire Madame Carver ?
- C’est à cause de Steve… enfin, Vieux Harper… il a comparé Jim à du poisson.
- Du poisson ?
- Oui… c’est ridicule… tout d’un coup, j’ai vu Jim avec des yeux exorbités de poisson, c’est comme ça qu’il m’observe quand…
… Quand ?
… Quand il a… la tête vide… Mais c’est de ma faute, je ne suis pas assez aimable avec lui… Je lui fais trop facilement des reproches… »
Tom avait mis fin à l’entretien. Vaguement gêné il raccompagna Wendy jusqu’au perron devant le commissariat.
« Vous comprenez l’importance de ce meurtre pour notre petite communauté, Wendy ? demanda-t-il.
- Du double meurtre vous voulez-dire… Il y a eu le chien… le labrador… et la fillette. Mon dieu, c’est horrible !
- Oui, pardon, du double meurtre.
- Que faut-il en comprendre Tom ?
- Nous sommes une petite communauté, les vacanciers comme vous et votre mari sont des habitués, comme la plupart des autres familles. Et puis il y a la grand-route… La route qui relie les grandes villes… Il en passe du monde parfois sur une route, du monde qui n’est pas très joli-joli… et parfois ces gens s’arrêtent quelque part… et puis repartent… et personne ne les remarque… les gens de passage peuvent être très discrets.
- Un… un tueur s’est peut-être arrêté ici… il venait de la grand-route… il s’est arrêté… et puis il est reparti…
- Peut-être… peut-être pas… Tout ce que chacun d’entre nous a pu observer, a pu entendre ces jours-ci pourrait s’avérer d’une importance capitale pour la suite de l’enquête. Vous y penserez Wendy ? »

Elle n’aurait put dire si ce qu’elle avait raconté à Tom avait une quelconque importance pour lui. « J’ai l’impression qu’il ne s’est rien passé. Il me regardait comme s’il voulait lire dans mes pensées. Il sondait le fond de mon âme. »
Wendy rebroussa chemin, s’installa au sommet d’une dune, dans la direction opposée des scènes de crime. Il n’y avait personne sur la plage. Les vagues se suivaient avec régularité, une cadence de tambour, la mousse blanchissait et devenait légère comme du champagne. « Je voudrais être une bulle. »

Elle fouilla dans son sac, en sortit un livre de poche usé, celui qu’elle lisait lorsqu’elle avait vu la voiture de police arriver au Phare, et Vieux Harper, et les enfants en promenade. C’était une vieille édition de « Wuthering Heights ».

Wendy poursuivit sa lecture interrompue la veille, au sommet des dunes.
Elle vit d’abord Steve… Vieux Harper marcher sur la plage. Il était accompagné d’un chien qu’il tenait en laisse, un grand Lassy. Elle remarqua ensuite Jim qui venait en sens inverse.
Plus loin sur la route, une voiture de police s’approchait. Elle s’arrêta et elle vit Tom en descendre. 

« Que font ces deux-là ? » se demanda Tom. 
Vieux Harper et Jim semblaient lancés dans une grande discussion avec forces gestes. Vieux Harper brandit sa canne et la tint face à Jim. Le chien s’était mis à l’arrêt. Jim fit quelques pas en arrière, face à Vieux Harper menaçant. Il recula puis fit demi-tour et s’en alla. Vieux Harper fit de même. Tom reprit le volant.

Wendy ne comprenait rien à la scène.

Lorsqu’elle rentra au bungalow, Jim était en train de préparer sa valise. « Viens, dit-il, on ferait mieux de rentrer, ces vacances ne nous valent rien. »

Plus loin sur la route ils croisèrent le groupe d’écoliers qui revenait pour la visite du Phare.

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Réécriture du début, et suite (et peut-être fin) de la nouvelle sous contrainte dont le début fut posté sur le blog le 17 octobre.

Credits: Martine Cornil, 2013 - dans la série "Bords du Monde" (inédit)

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