Saturday, 21 December 2013

Taxi

La nuit est tombée depuis longtemps sur la capitale grecque. 

Dans l’immense métropole agitée, un taxi jaune circule à toute vitesse ; il remonte, brûlant tous les feux rouges, le bord de mer entre le cap Sounion et Glyfada, avant de s’engouffrer dans la circulation dense des boulevards centraux qui mène au cœur de la ville, vers la place Omonia qui ne dort jamais. Le conducteur obligé d’adapter sa vitesse peste à voix haute, klaxonne, interpelle les conducteurs des autres véhicules, de la main et de la voix.

« Avance ! »

« Tu as de la place, dégage, laisse moi passer ! »

Les injures pleuvent. Le taxi se faufile, déborde par la droite, coupe à travers un sens unique le doigt appuyé sur le klaxon. A une terrasse de café des clients se retournent, haussent les épaules, retournent à leur discussions animées, un verre d’ouzo dans une main, le koboloï dans l’autre qu’ils font tourner autour de leurs doigts.

Un embouteillage inattendu freine, puis bloque complètement la course du taxi. Des fenêtres ouvertes, s’échappe dans le vrombissement des moteurs la musique populaire des rebetika, des mauvais garçons, de la prison, des mères qui pleurent les fils, et des fils qui meurent sous les coups de couteau dans les tripots du Pirée, pour une femme, une question d’honneur, une mauvaise carte.

Le taximan en profite pour griller une cigarette qu’il sort d’un paquet froissé. Il avale la fumée avec volupté et la rejette en se vidant les poumons. « Fumer est bon pour les poumons, et pour la gorge, se dit-il, cela tue les microbes, la pollution, les saletés qu’on respire du dehors. C’est bon comme un feu qui purifie le corps. » Il se retourne vers son passager et demande d’une voix un peu enrouée : « ça ne vous dérange pas l’ami ? » 

Le passager ne répond pas, il consulte son téléphone portable, tapote au clavier. Il porte un costume sombre ligné, une chemise blanche, une cravate. Il passe son doigt dans le cou et défait le premier bouton de sa chemise. « Mettez-vous à l’aise, vous n’êtes pas au bureau ici. » reprend le chauffeur.

Le passager lève les yeux vers le rétroviseur, son regard absent croise une paire d’yeux marron, le sourire de la bouche du chauffeur, sa moustache un peu frisée, la peau brune.  Il replonge sur son portable, ses doigts n’arrêtent pas de taper sur un clavier. Le chauffeur entend le clic-clic régulier des touches qu’il touche. Il se détourne vers la fenêtre ouverte, maugrée quelques mots, savoure sa cigarette. 

La place Omonia est complètement bloquée. Il est presque quatre heures du matin ; « c’était normal à une certaine époque, et puis la longue traversée du désert, sept longues années, sept années pendant lesquelles j’ai du partir à l’étranger trouver du travail, j’ai à peine vu ma fille, ma famille, pense-t-il, et quand je rentrais au pays, les nuits étaient vides dans la ville, et maintenant, qu’est-ce qui a changé, qu’est-ce qui repart ? Au diable ! Qu’ils aillent tous au diable ! » se dit-il. Des marchands ambulants en profitent pour se glisser entre les voitures serrées, des pakistanais pour la plupart, ils proposent de nettoyer la vitre, de vendre un sachet de mouchoirs en papier, quelques cigarettes. Le chauffeur fait signe à un homme jeune de s’approcher. « Pauvres bougres, au moins eux, ils ne mendient pas, ils ne volent pas. Pauvres bougres, qu’est-ce qu’ils foutent ici depuis ces années… Combien pour tes mouchoirs ? demande-t-il à l’homme noir. Vingt centimes ? Bon, je t’en donne cinquante, je n’ai pas de monnaie plus petite, garde le change. Que Dieu te bénisse. Tu es orthodoxe au moins ? » L’homme noir ouvre la bouche dans un grand sourire, « oui, je vais à l’église d’Aghios Nicolaos tous les dimanche. Je suis devenu grec ! » dit-il fièrement.

« Ils sont tous devenus grecs ici » dit le chauffeur à son passager, en traduisant la conversation qu’il vient d’avoir, dans un anglais approximatif. « Vous vous rendez compte monsieur, ils veulent tous être européens. »

« Nous sommes encore loin de l’hôtel de Grande-Bretagne ? demande le passager. Je vous avais promis deux cent euros de pourboire si nous arrivions rapidement. Vous ne les aurez pas je pense. »

Nous y sommes presque répond le chauffeur. Vous y serez pour votre réunion d’information avec les délégués de la Troïka, dit-il en fixant la chaussée où la circulation est redevenue fluide. Le trafic repart.

L’étranger paraît un instant surpris : « Comment savez-vous ? »
« Je vous ai reconnu, vous êtes de ceux qui viennent nous rendre visite depuis des années. Je lis les journaux vous savez, et il y a des photos de temps en temps. Je n’oublie jamais un visage, et je reconnais facilement les gens. Tenez, le jeune pakistanais sur la place, il s’est fait baptiser, il s’appelle Georges maintenant. Vous ne trouvez pas que c’est magnifique ? Il y a longtemps, il y avait des grecs partout en Asie. Chez nous ce n’était pas une question de couleur de peau. » Le chauffeur regarde franchement son interlocuteur, qui a rangé son portable dans la poche intérieure du couteux veston anglais. L’étranger commente avec flegme. « En Europe il n’y a que des étrangers. C’est quoi être Européen ? Je ne sais pas. Je suis né aux Pays-Bas, élevé entre trois pays différents, je vis à Londres, ma femme est italienne, je parle sept langues, je parle le grec aussi. και τώρα; τι θα κάνετε σε αυτή τη χώρα; (1)  lui demande-t-il en s’approchant du siège du conducteur.
Αυτό, ξέρετε καλύτερα από μένα κύριε (2)  

« Non, je ne sais plus rien reprend l’étranger en anglais. Je ne sais plus rien. J’ai cru, oui, j’ai cru que ce que je faisais avait un sens… jusqu’à aujourd’hui… aujourd’hui… cette nuit… » Le passager ouvre la vitre à l’arrière. « Vous pourriez couper votre musique demande-t-il d’une voix douce. Vous savez, j’adore les rebetika, et toute cette nostalgie, cette tristesse insondable qui vient chez vous, de ce que vos ancêtres ont connu, l’exode d’Asie Mineure… La grande catastrophe de Smyrne… Les nuits de terreur de Constantinople… Mais là, j’ai besoin de quelques secondes de repos. » Il ferme les yeux.
- Ma famille venait de Constantinople monsieur, reprend le chauffeur, avec un léger tremblement de voix. Il regarde l’étranger avec respect. Ils avaient tout perdu, ils ont tout repris à zéro en arrivant au Pirée, et mon père, que Dieu ait son âme,  avait juste une paire de chaussure déchirée et un veston usé. Nous savons, nous avons connu des temps difficiles. Et puis le soleil revient. Le soleil revient. »

En déposant son passager pile à quatre heures du matin, devant le prestigieux Hôtel de Grande Bretagne d’Athènes, le chauffeur ouvre la porte avec cérémonie, l'étranger extirpe son grand corps usé avec difficulté, règle la note et ajoute comme promis le large pourboire. Il lui dit en grec.

« Ne les dépensez pas. Dans quelques heures, ces euros auront beaucoup de valeur, gardez tout ce que vous pouvez en cash. Au moment de grimper la rampe d’escalier de l’hôtel, il se retourne, ajoute : « vous avez raison, le soleil revient toujours. »

Quelques heures plus tard, en première page de tous les grands quotidiens européens, on pouvait lire en ce lundi 26 mai 2014, ce titre choc : La Grèce sort de l’euro.

L’étranger est rentré à Londres, a démissionné de son travail, vit heureux dans sa résidence secondaire en Grèce avec sa femme et ses enfants qu’ils n’avait pas eu beaucoup le temps de voir ces dernières années.

Le chauffeur de taxi s’est réinstallé pour de bon à Athènes. Les affaires sont excellentes. Toutes les nuits, le centre-ville est embouteillé. Il a du changer les prix affichés au compteur. 

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(1)  Et maintenant? Qu’est-ce que vous allez faire dans ce pays?
(2)  Cela, vous le savez mieux que moi monsieur

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Rebetes in Karaiskaki, Piraeus (1933). Left Vamvakaris with bouzouki, middle Batis with guitar. Source Wikipedia
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Atelier d'écriture d'Aliette Griz - proposition d'écriture
S’informer s’apparente parfois à une « succession de phénomènes dont l’éclat et la rapidité m’écrasent, (une) tragi-comédie de l’humanité qui tour à tour me ravit et m’épouvante » (Proudhon, 1846)

Réécrive votre brève dans un mini-tourbillon qui semble drôle mais qui ne manque pas de cruauté, qui commence mal, mais qui finit bien.

Construire votre propos sur au moins six oppositions :

Sublime / grotesque
Passions / trahisons
Provoquant / apaisant
Entraînant / plombant
Transformer / conformer
Informer / désinformer
Absurde / convaincant
Espérer / désespérer
Accords / désaccords
Lois / luttes

Source de la news exploitée dans cette nouvelle de fiction : Greece leaving the Euro...

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