Monday, 23 December 2013

The Long Shadow

Les hommes sortent de terre au petit matin. Ils emportent avec eux des cigarettes, du pain, du café. En face d’eux, un autre groupe d’homme habillé de longs manteaux fait de même, avec timidité. Les deux groupes semblent mal assurés, ils sortent de leurs lignes à découvert ; une gêne et une curiosité pousse néanmoins ces loups-hommes en avant, à la rencontre d’autres loups-hommes. De loin, les groupes commencent à échanger des signes de la main. Les doigts pointent le ciel, vide, les lignes calmes. Ils avancent à la rencontre les uns des autres. Le ciel et la terre sont froids, il a gelé par endroits, la boue est dure, séchée, une mince couche blanche dépose une décoration prudente faite de quelques cristaux de glace et de copeaux d’uniformes qui font des taches de couleurs vives, ici du bleu, ou du rouge, là du kaki, plus loin, du vert, du gris. Il manque quelques sapins, la terre a été retournée par de violents orages, tous les arbres ont été emportés par la furie des éléments, poudre, acier, mitraille. Mais ce matin, il fait calme, les hommes se sont dit qu’il n’y aurait pas de pluie, pas d’obus qui explosent, de tirs de mitrailleuses, pas aujourd’hui, pas en ce jour mon Dieu, ce jour de trêve. Les groupes se rejoignent, poignées de mains, échange de cigarettes, troc. Les minutes passent. Les gorges s’ouvrent, expulsent les premiers mots, ils ne se comprennent pas tous. Spontanément, les conversations s’organisent. Des sourires.

Aujourd’hui. Pas aujourd’hui. 

Almighty Lord, receive our prayers. 

Mein Gott, erhalten unsere Gebete. 

The long shadow of the War has covered the Earth and the centuries.

Tu refermes le livre de ton arrière grand-mère. Tu en as assez lu. Tu sais déjà tout. Tu as toujours su ce qui s’est passé, tout ce qui va arriver. Tu regardes par la grande ouverture de ton conapt qui domine l’océan. La ville avance lentement sur les eaux bleutées de l’Atlantique Sud. Tu regardes le ciel, vide. Tes pensées dérivent vers le passé. 

Almighty Lord, receive our prayers. 

Mein Gott, erhalten unsere Gebete. 

L’ombre de la Guerre… elle a débouché sur ceci : Zich Heil ! Zich Heil ! Zich Heil !
L’ombre de la Guerre… elle ne s’est pas arrêtée à Auschwitz. 
L’ombre de l’ombre a couvert la terre entière.
Il n’y a plus eu d’étoiles.
Il n’y a plus eu Hanoukka, Noël, Christmas.
Les siècles sombres. Le vingtième. Le vingt-et-unième.

Aujourd’hui. Cela pourrait-il recommencer ?

Tu as refermé le livre de ton arrière-grand-mère sur sa note en date du 21.12.2013. Tu as refermé le livre des Métamorphoses de C. Tu sais qu’elle se posait des questions. A cette date lointaine, les mémoires des peuples de ce qu’on appelait encore l’Europe, l’Amérique, regardaient le passé. Un centenaire allait être célébré. La note parlait d’un Noël lointain où les canons s’étaient tus, où les soldats avaient fraternisés. 

Aujourd’hui. Cela pourrait-il recommencer ?

Rien ne ressemble plus à un homme sale et fatigué qu’un autre homme sale et fatigué. Ni l’uniforme, ni la langue, ni la couleur de la peau, ni le Dieu prié, ni le livre prêté, ni les galons gagnés à coup de sueur et de sang, ni les bombes lancées depuis les arrières du front depuis les gigantesque obusiers industriels fabriqués en série dans les aciéries des puissances, ni les corps qui éclatent en bulles de savon rouge, ni les tripes qui volent, s’accrochent aux branches des arbres morts comme les guirlandes d’une fête macabre, ni les têtes fracassées, ni les bras fauchés, ni les jambes sectionnées par les shrapnels, ni les tympans éclatés par les bruits de tonnerre, ni les poumons envahis par la terre et les gaz, ni les doigts de la main brisée qui tenaient la crosse du fusil, ni le mouvement des lignes de soldats jetés pareils aux confettis d’anniversaire des généraux vautrés dans leurs états-majors, ni les cartes dessinées, effacées, sans cesse coloriées de lignes absurdes qui passent sur des champs, des collines, des vallons, des rivières, des chemins de merde poisseuse de rat et de bouillie d’hommes, sans cesse retravaillées à coup de milliers d’homme pour chaque centimètre de carte d’état-major : non, rien de tout cela, rien, non, vraiment rien de toute cette horreur qui s’abat sur les hommes que tu n’as pas connu, que ton arrière grand-mère n’a pas connu, n’efface, n’a effacé, n’effacera le moment d’humanité commune partagée, l’humanité des tranchées en ce Noël de l’année 1914.

Noël. Un concept. 

Tu as vu des films dans les archives de la ville flottante. Il y avait des crèches, où les derniers enfants nés d’hommes et de femmes furent mis au monde, des crèches avec des animaux survivants, des gens qui priaient ; il y avait aussi des armées d’hommes jeunes ou vieux, tous barbus, en uniforme rouge avec des bonnets, qui distribuaient les rations de survie aux damnés des nations disparues, en chantant. C’était ça Noël, apparemment.

Tu n’as jamais mis pied à terre. Il n’y a plus que des déserts, des ruines radioactives, des cités écrasées à coup de marteau, il n’y a même plus de Confédération des Etats de l’Est Atlantique ou de l’Ouest Atlantique. Ta mère a encore connu cette époque, mais tout s’est écroulé, ce fut le grand Chiasme. Ce qui reste de l’histoire flotte, à jamais en voyage à travers les mers du globe ; ce qui reste de l’humanité en ce début de vingt-deuxième siècle c’est le grand métissage, le grand brassage, l’homme-océanique, l’homme redevenu un poisson pour l’homme.

Mises à part tes activités dans les cellules éco-neuronales de purification d’eau de la ville, ton bonheur, ton dasein, c’est d’être là lors de tes heures de liberté, en présence des livres sauvés, des archives électroniques, des reliures en papier, une matière improbable qui conservait la trace des mémoires, des écritures. Ta mère, et avant elle, ta grand-mère et sa mère à elle ont tout fait pour conserver l’héritage de l’ancêtre, cette bibliothèque qui a traversé un siècle et demi de la lignée du sang maternel. Qui était l’ancêtre ? Tu regardes les photos de cette guerre lointaine, oubliée, sauf de toi, cette grande ombre qui avait recouverte la Terre entière, tu regardes les visages de ces soldats allemands, anglais, des visages fatigués, des regards tristes de mâles qui sont tous morts. A quoi ressemblait ton arrière-arrière-grand-père, l’auteur de ces Métamorphoses de C. ? A un de ces mâles morts. Ton ancêtre n’a plus de visage. Il a tous les visages des hommes tombés dans la lutte engendrée par la Guerre, dans l’Ombre de l’Ombre de l’Ombre. Tous les mâles issus de l’homme sont morts. L’homme-océanique est une femme.

Mais toi tu sais, tu souris, tu as retrouvé à travers les visages de ces mâles oubliés, la marque de ton ancienne naissance par-delà les cuves et les éprouvettes. Peut importe qui était cet arrière-arrière-grand-père. Tu observes ces jeunes soldats et tu sais que c’était l’un d’entre eux. Tu es la Fille de l’Homme.

Joyeux Noël.

British and German soldiers together in no-man’s-land on Christmas day, 1914 - Courtesy Financial Times
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L'Atelier d'écriture d'Aliette Griz 'Touche tes Touches' aime la science-fiction 
Imaginez les conséquences de la news que vous apportez.

Qui que vous soyez, vous voici le 21/12/2121/ Oui, du temps a passé depuis ce micro événement qui faisait face à ces micros-gens installés autour d’une table, prêts à écrire. Internet n’est certainement plus ce qu’il était, l’information non plus. Et pourtant, sur une tablette poussiéreuse qui trainait dans le grenier de votre arrière-grand-mère, l’information est inscrite comme une vérité d’un autre âge, qui a pourtant permis / provoqué / entraîné…

Proposer au moins 8 néologismes à partir de mots clefs :
Humanité, Europe, Etats-Unis, Asie, crise, information, divertissements, catastrophe, écologie, droits de l’homme, bonheur, livres, journaux.


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