Vision dantesque (archive: 22 nov. 1996)

         L'eau, toujours l'eau...
         La pluie s'abattait avec méthode depuis six mois, une pluie drue qui mouillait les os, une mousson interminable pour une saison qui avait attrapé la fièvre des millions d'années.
         2008 : cent douze soleils miniatures jettent leurs feux sur la planète, une vingtaine de gigatonnes d'hydrogène pur dissipés en chaleur et lumière dans l'atmosphère, une ceinture orbitale de cendres plus grosses que le Krakatoa, des orages grondants de dragons rouges et de salamandres, des vagues plus brûlantes que le phosphore, hautes de trois kilomètres.
         2008 : fin de l'Histoire.
         L'eau, toujours l'eau...
         La pluie tombait sans interruption depuis cent quatre-vingt jours, les égouts du ciel crevés par les humeurs de l'humanité, une cascade de furies bibliques d'avant Abraham ou Moïse.
         Et les lustres de sécheresse après l'incendie, de froid, de faim, l'immense cimetière déshonoré de la Terre. Et le soleil et les étoiles oubliés au milieu des fumées grasses qui ne se dissipent pas. Et l'invisible averse des Retombées, la poudre de cobalt, les graines de césium du marchand de sable qui engendre les cauchemars et les monstres.
         Vraiment la fin, oui.
         L'eau, toujours l'eau...
         La pluie venait enfin nettoyer tout ça, fluidifier les tranchées et combler les cratères, assouplir l'écorce noircie des collines et des vallées, noyer le coeur des cités dévastées.
         Cinquante longues années de repli et de régression, jusqu'à l'extinction de ce qui fut l'espèce humaine, puis la lente repousse d'une nouvelle branche, aux membres très dispersés, aux formes et aux couleurs réinventées, mais viable, féconde d'un gai savoir. Cinquante autres années de tâtonnements, de bifurcations, et puis moi, le dernier homme, miraculé, muté, presqu'immortel au milieu d'un jardin de plus en plus édénique.
         Exit homo sapiens homo demens. Bienvenue les anges !


Gustave Doré (1832-1883), illustration pour "La Divine Comédie" de Dante, section du Paradis (1867), vision finale de l'Empyrée
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Un blog sur Dante "Leeds Dante Diaries" (from the Leeds Centre for Dante Studies)
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Le fragment que vous venez de lire est un des plus vieux textes conservés dans la mémoire de mon ordinateur, écrit le 22 nov. 1996. 

Entre 1971 et le début des années quatre-vingt dix, les Métamorphoses de C. avaient déjà écrit: beaucoup, beaucoup, beaucoup...

J'avais conservé les manuscrits, les tapuscrits, les polycopiés, les recopiés, les carnets petits et grands, dans une grande boite cartonnée, et puis ... et puis tout fut brûlé, perdu, jeté, sans espoir aucun aujourd'hui d'en exhumer les restes.

Un acte "dantesque" -- à l'évidence.

Restent quelques débris sauvés du naufrage.

Reste la mémoire et l'imagination.

En ce jour de Noël 2013, les MdC entament peut-être une exhumation. Et c'est une vision d'apocalypse ("Révélation") qui est au rendez-vous.

Comprenne qui pourra.


Je recherche depuis des années auprès des bouquinistes cette vieille édition de la 'Comédie'. Faites-moi signe si elle traîne dans votre grenier et ne savez quoi en faire.
C'est dans cette édition que j'ai découvert l'oeuvre du Florentin. Le livre lui aussi fut perdu.
Restent les livres et la mémoire. Que j'essaie de retrouver. Est-ce que je perds la mémoire?
Mon Dieu, ayez pitié de nous.

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